—Elle vous a tout dit aussi à vous, Philippe, Philomène vous a tout dit... et voilà que vous reflétez son âme presque autant que la reflète sa petite soeur Francine....
Le cornette se détourne. Il regarde au carreau du wagon. Le plateau devient une bande bossuée de roches. Des fougères géantes y croissent. Peu à peu, le sol verdit. Les arbustes se pressent. Des treillis de fer gardent les faisans dans les chasses. Tout le long, afin de les empêcher de sortir, des gamins sifflent. L'air un peu vif a rendu violets leurs visages creux. Un garde les surveille.
La forêt va naître. Elle court déjà sur les collines de l'horizon. Cependant, les cris du métal poursuivent la fuite du train.
Quand ils cessent, on a franchi bien des lieues bordées de bouleaux et de frênes, entrevu bien des clairières où s'attardent les hordes de daims.
Et, brusquement, le train débouche des branches. La forêt finit net. L'express glisse sur la crête d'un roc qui plonge à pic dans une vallée profonde, pleine de villages blanchissant la lisière des futaies. De très prés à très loin, se courbe un fleuve dont les eaux frisottent entre les arches fréquentes de ses ponts.
Et le roc forme l'éperon du grand plateau rétréci, devenu la pointe défensive de la patrie sur le fleuve frontière. D'ailleurs, les mamelons couvrent les travaux stratégiques du Fort. Des coupoles d'acier s'érigent de la roche. La brique bouche les cavernes. D'arbre en arbre, des fils électriques courent. Par des poternes, les soldats émergent des souterrains. Les ravins sont des cours de caserne où les artilleurs se chamaillent avec des lazzis qui montent d'échos en échos.
Au bout du roc, il y a un jardin devant une maison blanche, un jet d'eau irisé au-dessus d'une vasque, les filles du colonel-gouverneur parées de robes à pois et qui comptent les primevères nées du matin dans la pelouse.
—Bonjour, Philippe... disent-elle, et plus bas: Nous avons senti votre douleur qui s'approchait....