Patron Tréfume faisait d'inutiles efforts pour comprendre. Il accepta pourtant: cent mille francs, c'est une somme; et puis il commençait à en avoir assez de leur New-York.

Les conventions furent des deux côtés loyalement tenues.

Et voilà comment, ayant eu la chance d'être pris pour un mouchard, Patron Tréfume se trouva héritier de l'oncle Sambuq, mort insolvable à l'hôpital.

Patron Tréfume, d'ailleurs, n'a pas encore bien compris, mais ce détail ne le trouble guère. Il déclare même volontiers, aux heures de Bourse, quand, ayant passé la redingote, il va siroter sa demi-tasse au Café Turc, qu'en fait d'affaires rondement menées, ces Américains sont décidément le premier des peuples.

L'HISTOIRE LA PLUS DROLE.
PAR JACQUES NORMAND.

L'HISTOIRE la plus drôle de ma vie, m'écrit l'aimable poète? Vous m'embarrassez beaucoup, mon cher confrère. D'abord ai-je eu des histoires vraiment drôles, et parmi ces histoires vraiment drôles quelle est la plus drôle?

Enfin, en remontant le fleuve des souvenirs, j'en retrouve une... que je vous donne telle quelle, sans fioritures, pour ce qu'elle vaut.

C'était en 1872, après la guerre. J'avais pris part au siège de Paris comme simple moblot. J'avais vingt-deux ans à peine, un mètre quatre-vingts de taille, une santé robuste, malgré les fatigues du siège, et une belle barbe qui s'étalait en deux longues pointes sur ma poitrine et dont j'étais très fier. Bref un homme fait et solide. En bon patriote... que je suis toujours (je vous avoue être très vieux jeu!) j'avais souffert profondément des malheurs du pays. J'avais été humilié non seulement de la supériorité militaire, mais... comment dirais-je?... de la supériorité scolaire de nos ennemis.

Beaucoup d'Allemands parlaient le français, et fort bien, tandis que nous!... Comme première revanche je voulus apprendre l'allemand. Au collège j'avais pioché l'anglais et après quelques courts séjours en Angleterre je le parlais passablement; mais je ne savais pas un traître mot de la langue de Schiller et de Gœthe. Je me mis courageusement à étudier la méthode Ollendorff qui, soit dit en passant, et sans vouloir faire de réclame à mon ami Ollendorff, est une excellente méthode; je pris des leçons d'un non moins excellent professeur, le Dr Karpelès, recommandé par le même Ollendorff. Au bout de six mois je commençais à me débrouiller. Mais un séjour dans le pays était indispensable. Or, aller en Allemagne aussitôt après la guerre... cela me serrait le cœur. Il le fallait cependant. Je choisis un pays pas trop allemand, récemment annexé: le Hanovre. On y parle d'ailleurs l'allemand le plus pur. L'ami d'un ami de mes parents avait écrit à son correspondant de là-bas pour lui demander l'adresse d'une pension de jeunes gens. On avait indiqué le Dr Davisson dans la ville de Hanovre même. Nourriture excellente; instruction soignée; une vingtaine d'élèves, pas plus.... En route pour la pension Davisson!

Par une jolie matinée de juillet, je sonnais à la porte du docteur. Je fus assez étonné, quand, cette porte ouverte, je me trouvai dans une cour où quelques jeunes garçons, dont l'âge pouvait varier entre huit ans au moins et quatorze au plus, jouaient aux billes, à la toupie, au ballon et à d'autres jeux plutôt enfantins.