Le capitaine rassembla ses Cosaques sur la grande place de Karkow et les compta. Ils étaient soixante à peine. Plus de quatre cents cadavres jonchaient les rues du village, à côté des cadavres turcs.

Les chevaux, sans cavaliers, erraient par troupes, docilement. Peu d'entre eux avaient été touchés, car toutes les balles, bien dirigées, avaient frappé les hommes en pleine poitrine. Et il n'y avait que des morts à terre, les soldats du Sultan n'ayant pas oublié le croissant sanglant de Mahomet.

Le soir tombait; des lueurs roses éclairaient doucement l'horrible spectacle, des lueurs qui se mouraient sur le champ de bataille qui allait être un champ de déroute.

Serge restait silencieux, très sombre.

Il avait au cœur une colère folle, un désespoir d'être là, impuissant contre un ennemi qu'il avait vaincu cependant. Soudain, une pensée traversa son cerveau, une pensée fantastique. Il passa la main sur son front, comme s'il voulait en chasser un cauchemar. Ses yeux très bleus avaient un reflet singulier, et tout bas il murmura:

—Nous allons continuer la charge!

Se tournant vers ses hommes, il ajouta:

—Vous irez ramasser tous les morts qui sont tombés dans le village et vous arrêterez les chevaux errants, puis vous remettrez en selle les corps, solidement attachés sur les chevaux avec la courroie des lances.

Un frisson parcourut les rangs.

Que voulait le capitaine? Il devenait fou! Mettre en selle des cadavres, profaner le repos des soldats tués à l'ennemi! Il y eut un moment d'hésitation.