Nous rentrâmes; elle impassible, moi terrifiée. Tout dormait dans le château. J'aidai la Reine à se dévêtir sans ces étiquettes qui lui avaient tant pesé et je l'entendis murmurer comme à elle-même:
—Je crains tout pour le Roi. Quant à moi je suis étrangère; ils m'assassineront; que deviendront nos pauvres enfants?
La douleur de cette Reine dans ce palais de désastres dépassait tout ce que les tragédies ont pu concevoir de terrible....
* * *
Je suis la dernière servante de la monarchie qui ai vu, de mes yeux vu, le petit homme rouge du Louvre.
LA BATAILLE DE FRŒSCHWILLER
(RÉCIT D'UN TÉMOIN.)
PAR ERNEST DAUDET.
CETTE nuit du août 1870 est restée dans ma mémoire comme la plus émouvante que j'aie passée jamais. Nous étions campés un peu en arrière de Frœschwiller. Vers dix heures, après s'être assuré que ses troupes avaient le nécessaire, que partout les sentinelles étaient à leur poste, le général était rentré dans une maison de paysan, construite au milieu d'un vallonnement formé par deux collines basses dont les troupes occupaient les pentes.
Cette maison, presque une chaumière, avait été abandonnée par son propriétaire, et le général s'y était installé avec son état-major. Il prit avec nous un léger repas; puis il se jeta tout habillé sur un matelas, en me laissant le soin de le réveiller, si cela était nécessaire. Je sortis et allai m'asseoir sur le devant de la maison. La nuit était obscure, bien qu'il y eût des étoiles au ciel, le temps doux, et le silence profond, troublé seulement par des bruits de pieds de chevaux frappant le sol, les cris des grand'gardes accueillant les rondes par le "Qui vive!" traditionnel.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout à coup, dans le solennel silence de la nuit que je raconte, le galop d'un cheval se fit entendre, se rapprochant de moi. Je prêtai l'oreille. Les cris des sentinelles se succédaient avec rapidité, et trois minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'un officier d'état-major, guidé par un cavalier de la division, s'arrêtait devant la maison que nous occupions.