— Venez avec moi, me dit-il mystérieusement, je veux vous montrer quelque chose.
Ce qu’il me montra, jamais je ne l’oublierai.
Au dessus du petit bassin, les deux saules, liés par la tête et rappelant dans cette attitude contrainte les combats de boucs et d’ægipans debout sur leurs pieds de derrière et se heurtant du front qui servent de culs-de-lampe aux belles éditions du dix-septième siècle, les deux saules, courbés, tordus, garrottés, dessinaient l’arc rêvé par M. Sénez, tandis que des ficelles supplémentaires tiraient en bas les maîtresses branches et les faisaient tremper dans l’eau.
O puissance de l’invention ! les saules mal peignés étaient devenus, par force, de superbes saules pleureurs, et M. Sénez, en possession de son idéal, pleurait de joie en regardant pleurer ses saules.
LE MOULIN DE FUSTON.
Tout le monde l’enviait, Fuston !
Il possédait, non loin de la ville, le plus joli moulin du monde : un de ces moulins qu’on rêve, aux heures de mélancolie, pour y élever des canards et vivre heureux.
L’écluse n’en était pas large, mais ombragée d’arbres si beaux et peuplée de tant de grenouilles ! Sa grande roue ne tournait guère, mais de si vertes mousses y pendaient !
Jamais, de mémoire d’homme, le moulin de Fuston n’avait marché ; on rencontre, comme cela, pas mal de moulins en haute Provence. L’écluse, la grande roue, dormaient inutiles ; inutiles aussi dormaient les pièces de l’aménagement intérieur : meules frais taillées, blutoirs à la soie jaune, toute neuve, poche de toile tombant du plafond par où le blé descend comme une averse de grains d’or, tiroirs énormes au fond desquels s’amasse la fine farine tamisée.
Bâti sur le versant nord d’une colline, en plein courant d’air d’un étroit vallon, ce moulin plaisant et paradoxal était censé alimenter sa chute d’eau par le moyen d’un important barrage.