En effet, la roche commence, glissante par endroits, mais ferme sous le pied. On donne le coup de collier, et le Trou de l’Argent nous apparaît s’ouvrant à trois mètres de haut, au beau milieu du mur calcaire. L’escalade en serait difficile sans un arbuste qui, poussé dans une fissure, nous tend ses branches obligeamment, et, disons tout ! sans les crampons de fer que Rascasse, décidément ami du confortable, avait posés là pour son usage. Il y a bien à l’autre bout une seconde entrée presque de plein pied et plus accessible. Mais, paraît-il, Rascasse l’a bouchée d’un bloc énorme, pour se garantir des courants d’air. Il pensait à tout, ce Rascasse !

La grotte est superbe, comme toutes les grottes : c’est pourquoi je ne la décrirai point. D’ailleurs, notre ami l’anthropologue ne nous laisse guère le loisir de regarder. Dans la chambre principale, toute reluisante de blanches cristallisations et pareille à l’intérieur d’une gigantesque géode, les ouvriers ont déjà allumé leurs lampes. On commence par déblayer un important dépôt d’os de lapin, débris de cuisine laissés par Rascasse, et trop récents pour nous intéresser. Puis on attaque avec le pic la dure couche des stalagmites au-dessous desquelles, presque à fleur de sol, apparaissent dans la terre, aussitôt passée et tamisée, des médailles d’empereurs et d’impératrices : un Probus, un Gordien, un Claude le Gothique, une Julia Pia, femme de Septime-Sévère, d’un profil admirable sous sa lourde chevelure ondée que décore une sorte de demi croissant. De qui peuvent venir ces reliques ? Sans doute de quelques malheureux Gallo-Romains réfugiés là, au temps des invasions barbares. Mais ceci est encore l’histoire, et nous voulons fouiller plus bas que l’histoire. Patience ! voici le gisement préhistorique : la tranchée poussée à deux mètres met à jour une série de sols et de foyers superposés marquant visiblement l’étiage des siècles ; et là dedans, au milieu des charbons et des os brisés, mille fragments de poterie, les silex taillés en pointe ou en lame de couteau, les pierres servant d’amulettes, les coquilles apportées de loin, tous les muets témoins, depuis tant de siècles ensevelis, de l’humanité à ses jours d’enfance. O triomphe ! tout au fond, en grattant la terre, je découvre — moi-même, l’entendez-vous bien ? — je découvre un fragment de vase qui porte en relief un essai d’ornementation élégante déjà dans sa naïveté. Pourquoi pensai-je soudain à la Vénus de Milo ? Et pourquoi, mesurant le chemin parcouru, dans ma joie de tenir ce balbutiement d’art de nos lointains ancêtres, me sentis-je ému… je dirais, ma foi, jusqu’aux larmes, si je ne craignais de voir railler tant de sensibilité esthétique ?

Et quel déjeuner après cela, sur une sorte de balcon naturel, baigné du soleil, par où le Trou de l’Argent regarde la vallée. Vers la frontière d’Italie, un peu de neige brillait encore à la cime des montagnes ; en face, dans une poussière de soleil, toute la Provence, le Lubéron hanté des loups, le fier rocher où Marius, après les Cimbres écrasés, dressa son temple à la Victoire, et la Durance qui, courant entre des promontoires, tour à tour visible ou cachée, brille jusqu’au lointain comme un chapelet de lacs. Dans l’air chaud, des pentes brûlées, montait jusqu’à nous l’enivrante odeur des lavandes sèches encore ; sur le roc nu, qu’étoilaient déjà par places les fleurs précoces du thlaspi, bourdonnait la première abeille.

Faisons de l’anthropologie ; c’est sain à l’esprit autant qu’aux poumons !

VI
UNE PÊCHE A L’ARESTON.

L’air se peuple, les rivières se font tièdes ; mille papillons aux couleurs vives, toutes sortes de mouches empanachées tombent au crépuscule sur les eaux, et déjà les poissons s’éveillent de leur longue torpeur d’hiver.

Le ciel est rouge et Nestor a dit : — Il faudra pêcher demain. Le projet, je l’avoue, m’effraya pour l’honneur de ma rivière. Nestor, depuis deux jours notre hôte, est un vieux pêcheur parisien ; or, malgré les faciles plaisanteries d’almanach, pêcheur parisien ne signifie pas pêcheur pour rire. Le poisson, qu’on croirait insensible, paraît fort sensible au contraire à l’attrait singulier que Paris, seule entre toutes les villes, exerce sur la nature animée : la Seine lui plaît avec l’ombre profonde de ses quais et l’aimable fouillis de ses berges, comme les massifs du Luxembourg et les grands arbres des Tuileries plaisent aux merles et aux ramiers. Aussi mon ami Nestor s’est-il rendu justement célèbre du Point-du-Jour à Charenton pour ses pêches miraculeuses. Je l’ai vu, en 1872, sous le pont de la Concorde, manquer, — car il la manqua, mais certaines défaites valent mieux qu’un triomphe ! — manquer, dis-je, à la suite d’une lutte de trois quarts d’heure, une brême géante dont les riverains parlent encore. Souvent aussi, s’asseyant pour le vermouth devant le café du Pont-Royal, après sa matinée passée en bateau, il s’offre l’innocente joie d’étaler aux yeux des passants ébahis cinq ou six livres de frétillante friture.

Amener un tel pêcheur le long d’un torrent, à l’eau de neige froide et dure et dépeuplée encore par l’orage, était à coup sûr aussi insensé que de lancer sur les rares et maigres lièvres dont la race s’est raccourci les pattes à courir les plus inabordables pierrailles de nos montagnes, quelque chasseur habitué aux populeux tirés de Compiègne ou de Fontainebleau.

Mais vainement j’essayai de tous les moyens pour dissuader Nestor, inventant des mensonges, déclarant la saison mauvaise, annonçant que l’ablette ne se montrait point et que la truite n’était pas sortie.

Nestor persista ! il voulait tâter la rivière.