Nous résolûmes de remonter le Jabron, tout en pêchant, depuis son confluent jusqu’aux papeteries, le Jabron, l’Agabrone rivus des anciens cadastres, nom que les savants amoureux d’étymologies étranges et de latin barbare interprètent par rivus aquæ brunæ, appelant ainsi ruisseau des eaux brunes ou des eaux noires un ruisseau le plus limpide du monde.

Quelques mouches que nous capturâmes tandis qu’elles se chauffaient au soleil le long d’un mur, quelques vers de terres ramassés en un lieu humide qu’on nous indiqua devaient suffire à garnir l’hameçon.

J’avais exactement prévu : à peine mon ami Nestor eut-il regardé l’eau de près, qu’il se mit à rire. — « Hein ? c’est donc ça votre rivière !… et vous voulez me faire croire qu’on prend du poisson là dedans ?… — Mais… — Le moyen d’amorcer, d’appâter le coup avec cet enragé courant à fleur de caillou, sautant et bondissant comme un jeune cabri ? Où trouver un crin assez fin pour que sa couleur et sa transparence se fassent invisibles dans ces eaux trop claires ? Quel hameçon fût-il microscopique, pourrait se vanter d’échapper au milieu d’un tel cristal, à l’œil perspicace et rond du poisson qui toujours se méfie ?… D’ailleurs, il n’y a pas de poisson ! de quoi vivrait-il sur ces fonds sans herbe ?… — On dit pourtant que les riants… — Laissez-moi tranquille avec vos riants ! — … Dans les riants et surtout dans les gouffres… — Quels gouffres ? Je serais curieux de voir un gouffre. » Nestor raillait encore. Cette idée de gouffre le séduisit pourtant, et il fut convenu qu’après nous être reposés un peu et avoir mangé n’importe quoi sur le pouce, au bord de l’eau, je le conduirais à un gouffre de ma connaissance.

Le gouffre était loin et le soleil piquait, reflété par les cailloux blancs. Mais la causerie abrégea le chemin. Nestor me développa ses théories sur la façon logique d’escher. Je l’intéressai à mon tour en lui apprenant, chose généralement ignorée des Parisiens, que son crin de Florence et sa racine anglaise n’étaient ni un crin ni une racine, mais bien un ver à soie mis à tremper dans le vinaigre et subtilement allongé, alors que gonflé de soie, sur le point de filer son cocon, il n’est pour ainsi dire qu’une grosse boule d’or fluide. Nestor, lorsque nous arrivâmes, se trouvait en parfaite bonne humeur.

Mon gouffre est d’ailleurs fait de façon à dérider les plus moroses : le gourg de nos paysans et le vraie gurges des latins ! Sous un vieux pont, dans une étroite fente, où la rivière tombe en cascades et subitement s’apaise, ce trou d’eau semble noir au premier abord et se donne des airs d’abîme. On ne se penche pas au dessus sans éprouver un petit frisson. Mais l’œil peu à peu s’habitue et distingue le fond, vaguement. Les parois creusées et polies laissent voir des bouts de roc qui luisent comme argent, frappés d’un rayon de soleil à travers le cristal qui tremble. Le bruit de la chute, dont le grondement unique effrayait, se décompose en une infinité d’harmonies. Mille chutes minuscules tintent, chaque filet d’eau chante sa chanson, ce n’est plus l’abîme perfide où se cache la Lorely, mais la claire grotte virgilienne retentissante de la voix des Nymphes.

— « Des chevesnes ! » dit Nestor.

— « Ici nous appelons ça des arestons. »

En effet, à deux mètres sous l’eau, une vingtaine d’assez gros poissons évoluent.

— « Quel malheur que la rivière ne soit pas un tantinet louche… N’importe, on essaiera quand même. »

Et tandis que je bous d’impatience, croyant toujours voir les arestons filer, Nestor, avec la lenteur narquoise que met un pharmacien à boucher, ficeler, étiqueter, coiffer un remède attendu par le malade, Nestor, posément, monte sa canne, ajuste sa ligne, et dispose autour de lui une foule d’engins perfectionnés qu’il sort d’une foule de poches. Enfin, croyant les préparatifs finis, je passe la boîte à vers et les mouches.