— « Pas encore ! »
C’est maintenant un poids en plomb que Nestor adapte au bout de la ligne. Allons-nous pêcher avec cet étrange appât ?
— « Pour mesurer le fond mon petit, et savoir où je dois fixer le flotteur. »
Devant tant de science, je m’incline. Le plomb touche l’eau, descend… ô surprise ! les arestons se précipitent et viennent cogner le plomb du nez.
— « Ça mordra ; vite, vite, un ver ! »
Et voilà le ver enferré qui plonge à son tour et se tortille. Mais les arestons n’approchent plus ; ils se promènent vers l’autre bord avec une superbe indifférence.
— « Peut-être, insinuai-je, s’imaginent-ils que c’est toujours du plomb ? »
Nestor, allumé, ne daigne seulement pas répondre à ma sotte plaisanterie. Nestor enlève le ver et le remplace par une mouche. Hélas ! les arestons dédaignent la mouche comme ils ont dédaigné le ver.
— « Il faudrait peut-être des sauterelles… » dit Nestor.
J’en ai vu justement quelques-unes au bord du chemin qui s’essayaient les ailes dans l’herbe poudreuse. Nous en capturons deux, au prix de quelles ruses de peau-rouge ! Elle sont vivantes, appétissantes, elles ne tentent pas l’areston. Nestor s’assied désespéré, il parle de briser sa ligne. A ce moment, un souvenir d’enfance me revient : je vois une source dans les prés, là peut-être se trouve l’appât incomparable. C’est le portefaix (larve, je crois, de libellule), sorte de ver bizarre promenant au printemps dans les eaux douces, un long tube qu’il se fabrique lui-même avec des débris de bois pourri, du sable et de petits fragments de cailloux. J’en découvre six, j’en découvre douze. Cette fois, les arestons n’y tiennent plus. Ils accourent et se bousculent à l’appât de cette chair tendre et friande. Une fois, deux fois, le portefaix est enlevé. Enfin Nestor ferre d’un coup sec, et jette à ses pieds, palpitant sur le galet dur, un areston d’une demi-livre.