— Montons, mais remercie les dieux cléments qui te réservaient cette joie d’aller surprendre, ingrat ! au cœur même de son rocher, la nymphe géante endormie.
Quelques instants après nous pénétrions dans la grotte, et nous descendions jusqu’au lac, par une pente régulière, couverte de tout petits galets arrondis et roulés, des siècles durant, dans les profondeurs mystérieuses de la montagne. J’en ramassai une poignée et je les jetai dans le lac ; ils produisirent, en s’éparpillant sur cette eau sans fond, des bruits argentins et inquiétants.
A droite, à gauche, des couloirs, de noirs conduits. En haut, dans l’encadrement de la voûte, un coin de bleu profond apparaît, et, se découpant sur le ciel, le feuillage du figuier centenaire qui vit ainsi, accroché au roc, et à qui suffit, pour verdir et vivre, que l’eau, s’élevant peu à peu, vienne une fois l’an baigner ses racines.
Ce mystérieux trou d’eau a sa légende ; on le croit immense. A vingt lieues de Vaucluse, sur le versant méridional de Lure, entre Forcalquier et Sisteron, s’ouvre, à ras du sol, un abîme sans fond, l’Aven de Cruis, où jadis, selon Nostradamus, les femmes adultères étaient jetées. Il y a quelques vingt ans, disent les gens de Cruis, un pâtre s’y précipita, et son bâton, que l’on reconnut aux sculptures, s’en alla ressortir à Vaucluse où des lavandières le trouvèrent.
Nous redescendons au village par la route ordinaire, à cette heure abandonnée du soleil. Je remarque quelques petits cafés-restaurants avec des tables en bois, des bancs, une tonnelle où il serait agréable de dîner en regardant l’eau. Une vieille femme nous offre des photographies de la fontaine, des brochures sur Pétrarque, des bouquets d’herbe à plumes (Stips pennata) que l’endroit produit en abondance, teinte en rouge, en jaune et en bleu ; et, comme il faut que les plus chères impressions soient gâtées par la sottise humaine, nous apercevons aux derniers rayons du couchant, grimpé sur le roc, à une vertigineuse hauteur, un touriste ami de la gloire qui, armé d’un pot noir et d’un pinceau, ajoute son nom en lettres énormes aux innombrables noms d’imbéciles dont tout le vallon est barbouillé.
En rentrant à l’Isle par les platanes, où les moineaux s’égosillent maintenant sans réussir encore à faire taire les cigales, nous remarquons un monument avec inscription constatant que la promenade fut plantée au XVIIIe siècle par les soins d’un vice-légat. Ceci nous met en goût. Il nous reste un gros quart d’heure : — si nous allions visiter l’église ?… Mistral me l’avait recommandée. Cette église de l’Isle, à part son campanile à la mode du pays, en fer forgé, où les cloches sont comme des oiseaux en cage, n’a rien de bien remarquable à l’extérieur. Mais l’intérieur est curieux, peint du haut en bas dans le plus pur mauvais goût italien. Le mur qui fait face au chœur est occupé par un firmament extraordinairement bleu, où des anges en or, de grandeur nature, chevauchent des nuages d’argent. Et partout des vertus, des prophètes, des sibylles à vous donner le torticolis.
Entre l’Isle et Avignon, dans la fraîche plaine coupée d’eaux courantes et quadrillée de haies de roseaux, des villages passent portant chacun sur son clocher une madone dorée ou blanche. Et tout près d’arriver, tandis que nos yeux cherchent à l’horizon, dans les vapeurs du Rhône, les tours d’Avignon et la masse énorme du palais des papes, nous voyons là, sur notre droite, dans l’éclair du train, une mignonne église crénelée.
— Montfavet !… Montfavet !…
Nous sommes décidément en terre papale.