A part le bruit que font, derrière les maisons, d’invisibles papeteries, tel ou peu s’en faut devait être le village quand le poète y venait, rêvant de sa dame et las de l’Avignon pontifical, chercher la paix de quelques jours dans le château, alors debout, dont les vieux murs achèvent là-haut de crouler. Le peuple a baptisé ces ruines : Château de Pétrarque. Le château de Pétrarque, hélas ! appartenait à Philippe de Cabassole, son ami, et cardinal, autant qu’il m’en souvienne ; les poètes n’ont pas de château !

Ce serait charmant de borner ici le voyage. Mais mon compagnon n’est jamais venu à Vaucluse ; il veut suivre le programme, voir la fontaine. Tout ce que ma paresse peut obtenir c’est de laisser le chemin pierreux, battu des touristes, qui suit au grand soleil la droite de la vallée, pour un plus intime et plus frais que je connais sur l’autre rive, sentier d’amoureux ou de chèvres, au pied même du roc qui porte le château.

Nous traversons le pont, puis, taillé à vif dans le calcaire et luisant comme un couloir de marbre noir, le tunnel qui jadis, du temps des empereurs romains, emmenait l’eau de Vaucluse en Arles. Il y a là une usine, quelques maisons de paysans avec leur terrasse et leur treille. Une femme nous salue d’un « bien le bonjour ! » Nous lui rendons un « Adiousias ! »

— C’est peut-être le jardin que vous cherchez ?

Et elle montre le jardin, celui de Pétrarque ! un petit enclos où pousse un laurier.

On reprend le sentier, un pied dans l’eau, un pied sur des racines ; on franchit un déversoir, on suit un barrage ; nous voilà au milieu du vallon. Plus trace de rivière au-dessus de nous, rien qu’un amas de rocs où poussent des lavandes. Mais les sources jaillissent de chaque roc, de chaque brin de lavande, minces comme un doigt ou grosses comme un bœuf, selon la métaphore provençale, et toutes chantantes, bouillonnantes, tentatrices et glacées.

Mon compagnon se déclare désappointé :

— Tu m’avais promis une source, et tu me montres un essaim bourdonnant de sources. Mille sources ne sont pas plus Vaucluse que mille diamants à un carat ne représenteraient le Régent.

— Regarde là haut l’immense paroi qui, brusquement, barre la vallée : une grotte s’ouvre à sa base, ou plutôt un cratère oblique au fond duquel dort un petit lac. C’est l’entrée, l’œil ouvert sur l’azur, de l’insondable réservoir souterrain dont toutes les sources que voici ne sont que d’insignifiantes fissures. Mais vienne l’équinoxe de printemps, quand les neiges fondront sur les Alpes, alors on verra le niveau du lac monter, la coupe déborder, la fontaine jaillir, et par-dessus ces rocs qui descendent en cascade jusqu’ici, dans leurs mousses subitement reverdies, ruisseler la féerie des eaux.

— Montons alors !