On s’embarqua sur un omnibus, l’omnibus de l’hôtel de Laure et Pétrarque, ou de Pétrarque et Laure, je ne sais plus au juste lequel.

Au sortir de la ville : des prés, une large allée de platanes où s’égosillent des cigales, puis le chemin s’en va, poudreux, à travers une plaine assez maussade, que le cours de la Sorgue raye au loin d’une mince ligne verte.

Sur la montagne, en face de nous, un pli d’ombre à peine visible ; c’est là qu’est Vaucluse.

Vers la gauche, à mi-hauteur des contreforts désolés du Ventoux, le postillon nous montre une masse carrée de mine bourrue : le château des de Sade, s’il vous plaît, où naquit l’infâme marquis. Et Laure, j’y réfléchis, s’appelle Laure de Sade ! Non, le sinistre fou dont le nom seul est une souillure, ne saurait être du même sang que la divine amante de Pétrarque. Les érudits ont découvert une autre Laure, Laure de Noves, et désormais, c’est à Laure de Noves que je crois.

Mais voici que la plaine devient plus étroite. La grand’route et la sorgue se rapprochent, puis se côtoient et pénètrent ensemble dans le vallon en passant sous un aqueduc pas très grand et tout neuf, mais de tournure vraiment romaine, qui fera bien dans quelques cents ans, entre ces deux rochers, quand les plantes pariétaires le vêtiront et que le temps l’aura sculpté.

D’un côté, des rochers nus, excavés, surplombants, qui de loin en loin, par la simple addition d’une façade, se transforment en un de ces vide-bouteilles si chers aux méridionaux, s’appelant cabanons à Marseille, mazets à Nîmes, baraquettes à Cette, villas à Cannes ou à Hyères, et ici tout modestement bastides.

De l’autre, encore le rocher ; et, juste au milieu, entre deux ourlets de prairie, l’eau de Vaucluse, la même qui nous semblait si pure déjà dans les rues de l’Isle, mais de combien plus pure ici ! blanche de la blancheur éblouissante du diamant, ou verte comme l’émeraude, mais toujours merveilleusement claire, et laissant voir partout le fond tapissé de longues mousses, d’herbes à ce point savoureuses et tendres que les bœufs, pour les brouter, n’hésitent pas, au dire de Pline, à plonger la tête dans le courant.

Des gamins, jambes nues, pêchent à la main des écrevisses ; un homme pique une truite de son trident. Un minuscule canot amarré à un saule semble mis là exprès pour faire plaisir aux géographes qui enseignent que, dès sa naissance, la Sorgue porte bateau.

Une montée, une descente, puis le village : c’est-à-dire une poignée de maisons grises et de toits bruns, une église, un pont, un hôtel, un café, une colonne. Le tout forme une petite place ouverte de trois côtés sur un paysage de rochers roux.

La colonne attend un buste de Pétrarque. Sur le mur du café, une inscription nous apprend qu’à ce même endroit Pétrarque composa son sonnet quatre-vingt-onzième. Le sonnet y est, en belles lettres bleues ; ceux qui savent l’italien peuvent le lire.