A part le mistral, qui peut-être s’y joue à certains jours un peu trop librement, ce cours et cette rue sont pour plaire. Les maisons neuves, avec leurs hauts balcons fastueusement sculptés, leurs terrasses et leurs colonnades, ont fort grand air et vraiment tournure de palais. Les maçons avignonnais gardent dans le sang quelque chose de la magnificence italienne.

La place est belle aussi, dans l’ombre que jette sur elle le Palais des Papes. C’est là que s’abattit la mule de Grégoire XI — que ce présage ne troubla pas — lorsqu’il partait pour transférer le Saint-Siège à Rome.

Comme toute place qui se respecte, elle a sa statue : un Crillon engoncé dans une armure de bronze ; et de plus un théâtre petit, mais fort élégant, ce qui est rare en province, avec son portique surélevé. Le Corneille et le Molière assis devant sont l’œuvre de deux Avignonnais, des deux frères Brian. L’un d’eux était ce sculpteur mort en plein triomphe, dont le Mercure inachevé, pur comme un antique, portait sur son socle, il y quelques années, au Salon, la grande médaille d’honneur à côté d’une couronne d’immortelles.

L’Hôtel-de-ville est grec, grec moderne bien entendu ! Mais par-dessus ses corniches et ses colonnes, se dresse la vieille tour communale, la tour gothique de Jaquemard. Comme autrefois, à toutes les heures, Jaquemard frappe sur la cloche, tandis que Jaquemarde lui présente un bouquet fané. A la hauteur où ils sont, il faut de bons yeux pour percevoir les mouvements des personnages. Pourtant ce spectacle enfantin me ravit. Mais je regrette une chose : Jaquemarde et Jaquemard ont un costume moderne, et je me rappelle avoir vu, dans un coin du musée, le Jaquemard et la Jaquemarde authentiques, l’un en pourpoint à crevés, l’autre en robe rouge à taille aiguë, deux caricatures renaissance d’un bien autre caractère ! Ne pourrait-on pas les replacer ?

Jaquemard sonne : cinq heures ! Tout Avignon est sur la place à se promener de long en large, achetant des brins de lavande, des bouquets de thym à de vieilles femmes, ou bien assis devant les cafés. Cafés superbes, hauts de plafond, peints, sculptés et dorés, avec de larges terrasses et des caisses de lauriers-roses. Dans tout le Midi, le café tient grande place, et l’on a peu le goût du confort, ni de l’intérieur.

— Venez voir ma maison, me disait l’autre jour un brave homme, Avignonnais pur sang, enrichi par les chardons après s’être laissé ruiner par la garance, je l’ai fait arranger à la moderne ; vous verrez mon salon surtout, c’est grandiose, dans le genre du café Février !

Ce café Février est un singulier café pour un café de province. Si on tourne le dos à la place et à Jaquemard, on se croirait dans un de ces établissements du boulevard Montmartre, où se réunissent à l’époque des vacances théâtrales les comédiens et les comédiennes sans engagement. Mêmes châles dramatiquement drapés, mêmes bonnes figures tragiquement ou comiquement bleuies par le rasoir, mêmes conversations émaillées de « vois-tu ? », de « non, tu sais ! » de « camarades », de « vieilles branches ! » ; seulement un peu d’accent provençal sous ces façons de parler parisiennes. Ce sont des chanteurs de café-concert. Depuis que la Provence et le Comtat ont pris la fièvre du café-concert, depuis qu’on ne peut plus sans café-concert donner de fête à Barbentane ou à Gadagne, Avignon, grâce à son conservatoire, et, dans Avignon, le café Février, sont devenus centre artistique. Saluons le roi du lieu, ce gros homme vêtu de velours et cousu de chaînes d’or. Il a dans la plus étroite rue de la ville un bureau avec cette enseigne au cinquième : — Monsieur Z…, agent lyrique. — Il fait les engagements, sert d’intermédiaire et fournit le pays à vingt lieues à la ronde de Bordas et de Thérésa.

Nous rencontrâmes là, gaiement attablé, un garçon que j’avais connu à Paris, un peu poète, un peu acteur, et qui s’est trouvé un métier étrange. Il fait le quatrième couplet. Ceci demande explication : la mode s’est mise, dans les cafés-concerts, de chanter les chansons des opérettes en vogue. Mais ces chansons n’ont jamais guère que trois couplets, morceau insuffisant pour l’appétit d’un public de province. Chaque artiste fait donc ajouter un quatrième couplet, un cinquième couplet, aux chansons de son répertoire, et quelquefois un compliment au public, en cas de rappel.

— Je suis heureux, dit le faiseur de quatrièmes couplets. Le pays me plaît, le soleil y est bon, et je vis de ma lyre. C’est égal, jamais Halévy, jamais Meilhac ne soupçonneront combien j’ai collaboré avec eux !

Mais tout cela, c’est l’Avignon nouveau.