— Là sur la place, en face du palais, cette boîte carrée, trapue, au toit en terrasse où sont perchés d’horribles monstres, ce mur sans yeux le long duquel quatre gros anges suspendent deux lourdes guirlandes…

— C’est de Michel-Ange cependant.

— De Michel-Ange ?

— Oui ! ou du moins fait sur un dessin pris dans ses cartons. Ce devait être l’hôtel des Monnaies.

Dûment averti, mon ami découvre alors que cette lourdeur pesante symbolise bien le veau d’or, et m’assure que ces monstres de pierre, moitié griffons, moitié vautours, se découpant ainsi sur le ciel, ne manquent pas de grandeur sauvage.

Mon ami devient insatiable : il nous faut encore, en montant au Rocher, entrer dans l’église de Notre-Dame-des-Doms où est le tombeau de Jean XXII. Ce tombeau n’est pas le seul que l’église possède, et c’est même à cause du mot DOM inscrit en maint endroit sur les dalles sépulcrales qu’elle a reçu du peuple ce nom bizarre. Notre-Dame-des-Doms est une église romane à coupole peinte, et qui serait belle sans les tribunes déplorablement fastueuses dont le XVIIe siècle a obstrué l’entre-deux de ses piliers. On nous montre le trône en marbre d’un pape, des fresques de Deveria ; les Deveria sortent d’Avignon comme les Parrocel et les Vernet. Dans une chapelle, au fond d’une niche, je découvre un saint Pierre en extase, de Puget. Une chose me manque : je crois me rappeler qu’enfant j’avais vu ici des chapeaux de cardinaux suspendus à la voûte. Ces chapeaux rouges m’avaient frappé. Mais je les cherche en vain, et peut-être avais-je rêvé.

Nous voici sur le Rocher, autrefois aride et nu, livré aux ébats du mistral et des sorcières : on y montre encore lou trau di Masco. C’est maintenant un agréable jardin public, avec une grotte, un café, des cygnes. Au milieu, la statue de Jean Althen, le mendiant arménien, qui réapprit aux Avignonnais la culture de la garance. Un carré de garance, détail touchant, verdoie au pied. Mais, hélas ! la garance a cessé d’enrichir Avignon et le Comtat, et la plante de Jean Althen s’en va, depuis que les chimistes ont imaginé d’extraire l’arc-en-ciel de la houille.

D’ici, le paysage est merveilleux : au pied du palais, Avignon, groupé là comme au pied d’une montagne, Avignon et ses toits rouges ou gris, d’où se dressent des murs crénelés, des terrasses à l’italienne, les mille clochers de l’Isle sonnante, et des tours plus humbles que nous avions déjà remarquées, debout au milieu des maisons, avec leur plate-forme et leur escalier à vis extérieur. Ce sont les tours des bourguets, petits enclos fortifiés, petites villes dans la ville, où, tant bien que mal, au dur moyen-âge, les bourgeois se groupaient, se défendaient.

On a beaucoup démoli de ces tours de bourguet, pourtant il en reste.

— Ils font des embarras à Pise, avec leur tour penchée, disait un Avignonnais retour d’Italie. Elle est penchée un peu, comme ça, pas beaucoup… Ça les étonne qu’elle soit penchée. Des tours ? Nous en avons à Avignon plus de quarante complètement par terre, et nous n’en sommes pas plus fiers !