L’inquisiteur général les brûlait quelquefois.
Mais ils se faisaient médecins, ils se faisaient surtout banquiers et cela sans concurrence, les papes leur permettant l’usure, interdite aux chrétiens par la loi chrétienne. Ils soumissionnaient les fermes de la chambre apostolique, devenaient les argentiers du Saint-Siège.
Aussi ai-je pu entendre un juif de ma connaissance soutenir gaiement ce paradoxe : qu’à part quelques avanies et grillades sans importance, ses ancêtres étaient heureux et qu’en somme le départ des papes, puis des vice-légats, fut une calamité pour l’Israël Avignonnais.
— A propos, me dit mon ami qui est un touriste consciencieux, quitterons-nous donc Avignon sans avoir vu le château des Papes ?
Mais nous ne faisons que cela depuis trois jours ! A cinq lieues à la ronde et quelque part qu’on aille dans la ville, il est impossible au regard de fuir cette masse énorme, ces terrasses, ces six tours groupées, dont l’une porte là-haut, poussé dans une fente de mur, ce gros arbre comme un panache.
— L’intérieur pourtant !…
Nous visiterons donc l’intérieur. On passe sous le grand portail armorié d’un blason papal, que cachait, sous l’Empire, un aigle en plâtre ; on s’extasie sur les gigantesques mâchicoulis qui, en cas d’assaut, pouvaient, laissant passer des poutres entières par leur travers, balayer d’un coup vingt pieds de murailles, et l’on se trouve dans une vaste cour fermée, terrible comme une forteresse, hautaine et froide comme la papauté. C’est sans doute ici que le mistral loge. Trois fois en dix ans je suis entré dans cette cour, et trois fois un affreux mistral, beuglant comme un taureau, se brisait les cornes aux encoignures.
Un gardien nous montre la chapelle, les fresques d’un maître primitif, Simon Memmi de Sienne. Par malheur des soldats italiens, casernés là je ne sais quand, ont détaché au couteau, pour les vendre, la plupart des têtes nimbées d’or. Nous visitons ensuite la salle de l’estrapade, salle de supplices, disent les uns, salle de cuisine, disent les autres. C’est en tout cas une cuisine étrange que cet éteignoir de pierre qui tient toute la hauteur d’une tour. Une fine galerie ogivale percée dans l’épaisseur d’un mur, jadis peinte et dorée, maintenant simplement blanche, sous une couche de lait de chaux, nous ravit encore par son élégance. Nous essayons de reconstituer, coupée qu’elle est dans sa hauteur par des plafonds, dans sa largeur par des murs de briques, cette salle de Jules de Médicis et de Georges d’Armagnac, caserne aujourd’hui et jadis si belle qu’on l’avait surnommée La Mirande. Notre guide, homme doux et ennemi des souvenirs sanglants, refuse de nous montrer La Glacière, mais il nous fait descendre dans le cachot agrémenté d’oubliettes où les papes enfermèrent le tribun romain Cola Rienzi.
— Dieu ! que c’est laid ! s’écrie en sortant mon ami.
— Quoi ! laid ?