Au bout du pont Saint-Benezet si souvent détruit, emporté, puis rétabli, puis détruit encore, et dont il ne reste plus de ce côté du fleuve que quelques débris de piles apparaissant comme des écueils, aux eaux basses, la tour de Philippe-le-Bel, sentinelle inquiète, monte toujours sa garde.
Ce n’est que plus tard et lorsque les papes eurent fait leur paix avec les rois de France, que Villeneuve, avec ses plaines d’oliviers, ses frais bords du Rhône, fut adoptée comme résidence d’été par les cardinaux et devint le Tibur, le Tusculum de la Nouvelle Rome.
En arrivant, çà et là, sur les rochers gris, apparaissent de vieux murs croulants, restes de villas, de palais cardinalices. La ville est pleine des souvenirs des splendeurs papales.
Partout des créneaux sur les églises et des écussons sur les tours.
Au coin d’une petite place à arcades, Notre-Dame de l’Assomption montre avec orgueil ses tombeaux de cardinaux, le trône d’un pape, tout comme la Notre-Dame Avignonnaise, et de plus des autels de marbre précieux, de curieux ornements pontificaux et une Vierge en ivoire, du XIVe siècle, rivale du fameux Christ sculpté par Jean Guillermin pour les pénitents gris d’Avignon.
Mais la merveille de Villeneuve, c’est la Chartreuse, fondée par Innocent VI qui voulut y être enseveli, le val de bénédiction avec ses trois cloîtres, les débris de son réfectoire où Henri III présida l’ouverture des États de Languedoc, ses fontaines monumentales taries, ses puits obstrués de capillaires, son oratoire papal décoré des fresques de Giotto et de Spinello Aretino, et son église aux pendentifs étranges, aux murs incrustés de jarres vides qui devaient doubler l’acoustique et renvoyer plus puissants les sons de l’orgue et les chants sacrés à ces voûtes qui semblent d’azur maintenant, tant on voit de trous et de ciel entre leurs nervures.
Dans ces ruines, peu à peu, tout un village, tout un faubourg s’est installé. Des treilles, des rosiers sont venus fleurir les vieux murs ; les longs corridors font des rues, les cellules se changent en maisons, l’uniformité monacale joyeusement s’individualise.
Sur la terrasse d’un petit cloître gothique, des canisses, des claies chargées de tomates, de figues, sèchent au soleil. En bas, sous les arceaux, des femmes, des fillettes tirent la soie, et c’est plaisir d’entendre leurs éclats de rire au milieu des ruines, et de voir les cocons, fouettés du balai de bruyère, danser sur l’eau fumante des chaudières, tandis que les légers fils s’enroulent en masse d’or autour des dévidoirs.
Comme nous parlons provençal, elles ne se gênent pas de travailler devant nous ; elles sont fières de tirer la soie et comprennent que cela intéresse.
Du haut d’un perron une femme nous appelle. C’est une tisseuse, une taffetaïris ; elle veut nous montrer son métier, l’entrecroisement de la trame, le jeu des navettes. Cette cellule ainsi transformée en atelier demi-rustique est charmante : le métier devant la fenêtre ; de grands rideaux à carreaux blancs et rouges cachent le lit ; des grenades mûrissent sur la traditionnelle table fermée ; et, en haut de la porte, où transparaît à travers le blanc de chaux une devise latine, dans une de ces huches à jour, en noyer luisant, l’orgueil des familles ! des pains, sortant du four, embaument l’air.