Un chemin pierreux semé d’herbes maigres et de lavandes nous conduit au fort Saint-André. A l’entrée, sous un portail bas qui se glisse entre deux monstrueuses tours rondes, une douzaine de gamines et de gamins, pieds nus, ébouriffés, en guenilles, nous regardent venir, et nous suivent sans nous saluer ni rien dire. Ils attendent quelques sous. Dans cette région pontificale on s’est trop longtemps laissé nourrir par l’aumône des couvents, des prélats. De là toute une plèbe désœuvrée et mendiante. Les terribles lazzarones avignonnais, gueux de pailliers, portefaix des quais du Rhône ont fini par disparaître. Ici, dans ce hameau de pauvres gens campés sur les gravats d’un vieux fort, quelque chose des mœurs d’autrefois persiste encore.

D’énormes murs flanqués de tours enserrant un sommet de colline, un couvent tout neuf, et, dans les débris des constructions militaires, une vingtaine de masures.

Au milieu, sur la crête du roc, se dresse une chapelle romane : Notre-Dame de Belvezet. Elle était encore, il y a peu de temps, peinte de fresques primitives pareilles à celles de la Chartreuse. La main sottement pieuse d’une dévote les a fait disparaître.

Nous voudrions monter sur la plate-forme des grandes tours d’entrée, pour voir de là Avignon, le Comtat, et les grandes plaines d’oliviers qui s’étendent derrière Villeneuve. On le pouvait autrefois ; mais les Dames victimes du Sacré-Cœur qui viennent de s’établir au pied, dans l’ancienne abbaye de bénédictins, sur le tombeau de Sainte-Cassarie, ont loué ces tours, pour se mettre à l’abri des regards profanes.

Après cette orgie de murs croulants, et notre fringale archéologique apaisée, nous sommes redescendus, non sans plaisir, par une étroite rue à qui le roc vif sert de pavé, mais vivante au moins et retentissante du bruit des métiers ; puis, laissant la grande route poudreuse, nous avons pris, pour nous rapprocher d’Avignon, un petit sentier qui suit l’eau dans les peupliers blancs et les oseraies.

Il s’agissait d’une Félibrigeade.

Les poètes provençaux avaient eu vent de notre arrivée, et ne voulaient pas nous laisser partir avant le traditionnel dîner. On se rencontre au bout du pont, à l’endroit où sont les bateaux qui servent de moulins.

Il y avait là Théodore Aubanel, l’auteur de la Grenade entr’ouverte, ce merveilleux poëme d’amour, l’intermezzo ensoleillé d’un Henri Heine qui serait bon ; Aubanel, l’auteur de Cabraou, du Pain du péché, deux beaux drames ! l’auteur surtout de la Vénus d’Arles, cet admirable cri païen jailli d’une âme catholique.

Il y avait Félix Gras, un notaire ! mais un notaire de trente ans et qui ressemble à un prince maure.

Il y avait enfin Pierre Grivolas, le doux artiste, le peintre des cueilleuses d’olives, des pêcheurs d’aloses, des gars solides, des filles brunes, des treilles que le soleil couchant enflamme et des oliviers qui s’argentent sous le vent du Rhône.