Déjà, vers 1847, Roumanille avait publié li Margarideto, et le marquis de la Fare-Alais las Castagnados. Mais voici le plus grand événement littéraire de notre renaissance : Mistral nous donne Mireille, et ouvre du même coup au provençal les portes de Paris et de l’Académie. Ah ! ce fut un beau jour de triomphe, et tout ce qui avait une goutte de sang provençal dans les veines en eut la fièvre au cœur ! Les Parisiens nous regardaient étonnés, et les plus revêches, transportés de la grâce et de la splendeur de Mireille, furent vite ses plus ardents louangeurs !
Puis vint la Miougrano entre-duberto d’Aubanel, la Farandoulo d’Anselme Mathieu, la Bresco de Crousillat, la Rampelado de Roumieux, li Parpaioum blu d’un Irlandais, Charles-Guillaume Bonaparte-Wyse ; on ne peut parler de tous. Et de nouveau, Mistral nous donne une épopée où l’âme de la Provence tressaille et chante, il nous donne Calendal, ce frère de lait et de génie de Mireille.
N’est-ce pas que la litanie est charmante ? et, répondez, où trouverez-vous une littérature qui, en si peu d’années, ait produit autant d’œuvres vivantes, enlevantes, accomplies, — disons-le, puisque c’est vrai, — tant de chefs-d’œuvre ! Et cependant il y a encore l’avenir ! Cette puissante terre de Provence enfante sans fin la beauté et la poésie ; il y a encore la moisson de l’an prochain. Regardez si elle est magnifique :
Voici d’abord les Iles d’Or de Mistral, un livre paradisiaque, où il fera bon enfermer sa pensée en rêvant avec le Chef. Puis le poëme des Charbonniers, première et grande œuvre du vaillant Félix Gras, déjà un maître ! Puis les poésies d’Alphonse Tavan, Amour et pleurs, des diamants sertis dans l’or fin.
Les Provençaux — est-il encore besoin de l’affirmer ? — sont de la grande France, et en seront toujours ! Et parce que nous l’aimons, et parce que nous l’adorons, cette France bénie telle que les siècles et Dieu l’ont faite, nous voulons que se souvenant de ses aïeux et de son passé de gloire, le Breton parle librement la langue bretonne, le Basque la langue basque et le Provençal la langue provençale. Et quel mal y a-t-il, voyons ? et où est le danger ?
Sous le soleil et la rosée, sous le brouillard et le nuage, sous le givre et la neige, Dieu sème la graine et fait épanouir la fleur qui convient à toute terre.
Il en est ainsi du langage. C’est pour cela que toute nation tient à sa langue mère ; c’est pour cela que contre tous et contre tout nous voulons maintenir la nôtre, vraiment faite pour notre mer si bleue, notre ciel limpide et azuré, nos pinèdes bronzées et nos olivettes argentées. Nous la maintiendrons, la seule langue qui dise comme nous voulons, comme il nous poind au cœur, nos amours et nos haines, nos tendresses et nos colères, la beauté de nos filles et la fierté de nos jouvenceaux !
Voilà la pensée des félibres, voilà l’œuvre du Félibrige. »
Vivent donc félibrige et félibres !