A bord ?… en effet nous sommes à bord, dans une vraie cabine de navire, avenante et propre, décorée de cartes marines, avec un sextant, des lunettes, un hamac plié, et, pour fenêtres, des hublots derrière lesquels on voit miroiter la mer bleue.

Le capitaine vit là, ne quittant sa cabine que pour son canot, grand pêcheur, aux rames dès l’aurore, mais particulièrement ragaillardi, les jours de tempête, quand, bien enfermé et entendant les paquets de mer défoncer son toit et les vagues battre sa porte, il s’imagine être encore entre le ciel et l’eau, sur son brick-goëlette, et commercer noblement de poudre d’or, d’ivoire en dents et d’arachides dans les parages difficiles du Grand ou du Petit Macarambar.

— « A votre santé, capitaine ! Je vais de l’autre côté du cap, jusqu’au golfe. — A votre santé !… seulement vous ferez bien de prendre un chapeau de paille. Dans cette saison, il faut se méfier du soleil. »

Un petit chemin, bordé de murs en pierre sèche où des lézards courent, se détache de la grand’route et s’enfonce sous les oliviers.

De beaux oliviers ! non pas rabougris et taillés en rond comme ceux qu’à bon droit les voyageurs raillent, mais poussés libres au vent de la mer, hauts, tortus, noueux, séculaires, étendant largement leur feuillage, dentelle si claire et si légèrement tramée qu’on voit, la nuit, briller au travers la poussière d’or des étoiles. La nuit, c’est charmant ; mais, aux environs de midi, les rayons percent, et décidément le chapeau de paille n’est pas de reste.

Au golfe, c’est pire ou c’est mieux ! Mais n’importe : au risque d’un coup de soleil, je veux m’asseoir, sans chercher l’ombre des pins-parasols et des tamaris qui pourtant ne manquent pas sur les dunes, je veux m’asseoir dans le sable tiède et fin, et de là regarder les petites vagues innombrables, accourant de l’horizon, déferlant avec un bruit de soie froissée, et bordant, d’un trait d’argent mince et net entre l’azur de l’eau et l’or de la plage, la courbe de je ne sais combien de lieues qui va des blancs rochers calcaires du cap d’Antibes à la gigantesque proue de porphyre rouge, à pic sur les flots, qu’on appelle la pointe de l’Esterel. Tout cela, d’ailleurs, n’est ni rouge ni blanc, tout cela est couleur de soleil, comme la robe de Peau-d’Ane ; tout cela flamboie et scintille dans une brume transparente où semblent flotter les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, qui sont la Capri et l’Ischia de ce golfe Juan, plus petit, mais, sauf le Vésuve que remplace parfois sur les cimes du Tanneron un incendie de pins ou de chênes-lièges, presque aussi beau que le golfe de Naples.

Qu’ailleurs on s’irrite, qu’ailleurs on s’énerve ! Ici, bon gré, mal gré, il faut prendre la vie en douceur.

Tenez (je vous montrerais l’endroit d’un geste si j’avais le courage de me retourner), tenez, là, derrière ma tête, il y a une cabane en planches, recouverte de roseaux. Elle appartient à un Antibois de ma connaissance qui y remise ses engins de pêche. Un matin, il trouva deux planches enlevées, ses filets mouillés, ses palangrotes nouées d’un nœud qui n’était pas le sien. Des maraudeurs, braconniers de la mer, avaient forcé la cabane nuitamment pour se servir des filets et des palangrotes. Grande fureur de l’Antibois : « C’est épouvantable ! On n’est plus à l’abri chez soi… Je mettrai sur pied les gendarmes… » Il y a bientôt deux ans de cela, et les planches enlevées manquent toujours. Une fois ou deux par semaine, notre Antibois trouve ses filets mouillés et ses palangrotes mal nouées. « Qu’est-ce que ça fait, puisqu’on les rapporte ? Après tout, le trou est commode ; il fallait auparavant toujours trimbaler une énorme clef dans sa poche… » Et, depuis, le propriétaire a pris l’habitude d’entrer dans sa cabane à quatre pattes par le trou que pratiquèrent les maraudeurs.

Le beau pays, et les braves gens !

IV
LA MAISON DE GARIBALDI.