Il n’y a pas en Provence de nom plus populaire que celui de Garibaldi. On s’obstine, il est vrai, à le prononcer Galibardi, mais c’est naïvement et sans penser à mal. Tout paysan a chez lui un Garibaldi, debout au milieu de sa famille, à cheval dans la fumée des batailles, ou bien encore assis, les deux mains s’appuyant sur la poignée du sabre, avec ses bons yeux clairs, ses longs cheveux et sa barbe blonde.

Un jour de marché, étant tout petit, je rencontrai mon grand-oncle qui revenait de la Placette. De loin, je l’avais vu arrêté devant l’étalage d’un de ces marchands gascons qui exposent le long des murailles tant d’admirables images en couleur, juifs-errants, figures de saints, portrait de héros et de princes, pincées et fixées à une ficelle par des bouts de roseau fendus.

— Tu ne sais pas, j’ai fait emplette.

Et, déroulant un papier qu’il avait à la main, il me montra… vous le devinez : un superbe Garibaldi, enluminé de bleu et de rouge, avec une couche de gomme par-dessus qui le faisait reluire au soleil.

— C’est pour clouer dans ta chambre, au manteau de la cheminée.

— Et l’autre ? demandai-je, car il y avait deux rouleaux.

— L’autre, c’est pour le pendant, il faut toujours qu’une image ait son pendant.

— Et quel pendant avez-vous choisi ?

— Ma foi ! comme le marchand n’avait plus que des saint Paul et des saint Pierre, je me suis décidé à acheter encore un Garibaldi.

C’était, en effet, encore un Garibaldi, exactement semblable au premier d’ailleurs ; de sorte que, pendant toute mon enfance, j’ai vu, ô comble de la symétrie ! les deux mêmes Garibaldi chacun d’un côté de la cheminée, me sourire quand je m’éveillais.