Les impressions premières ne s’effacent plus, et toujours, même avant de savoir pourquoi, naïvement, obscurément, j’eus la religion de Galibardi.

Aussi puis-je compter au nombre des émotions de ma vie la découverte que nous fîmes, un ami et moi, sur le port de Nice, voici bientôt quelque dix ans.

Bien que mon ami connût Nice par cœur, comme il connaît Venise et Constantinople, nous avions eu toutes les peines du monde à le rencontrer ce port de Nice !

Au lieu de suivre tranquillement le bord de la mer, les terrasses et le coin de raoubo-capeou où, sur l’étroite route en corniche, entre le roc vif et les flots, un vent enragé souffle à toute heure, on avait pris le chemin des écoliers. On avait flâné au marché, admirant les poissons, les fleurs, et surtout, sujet de tableau ravissant ! ces originales revendeuses d’herbes qui pour se préserver du soleil, se coiffent d’une grosse salade renversée, la racine en l’air et les feuilles retombant autour des cheveux bruns frisés, ainsi qu’une verte dentelle. Après cela, on s’était enfoncé entre les maisons de la vieille ville passées à la chaux jusqu’au premier, suivant la coutume arabe et provençale, rues silencieuses et fraîches, où jamais ne descend le soleil, où jamais ne roule un bruit de voitures, escaliers tortueux grimpant vers le Château, voûtes sombres enchevêtrées, avec le petit judas des jalousies mystérieusement relevées aux fenêtres closes, et les boutiques obscures et basses, ouvertes, sans vitrines ni devanture, ayant pour étal deux bancs de pierre. Puis un quartier, vague, plein de charrons, de forgerons, dans le brouhaha poudreux des faubourgs qu’habitent les rouliers. Enfin tournant à droite, nous sentons une bonne odeur de goudron et de marine. Des pointes de mâts qui se dressent sur le ciel derrière les toits nous dirigent…

— Le port !

Mais pas un port comme tous les ports : le port idéal, le port classique, le port que les collégiens enfermés et qui n’ont jamais connu les flots peuvent se figurer d’après Homère ou d’après Virgile.

Tout rond, tout petit, calme et clair dans l’ombre des coteaux couronnés de verdure pâle, ses quais, au fond, vont s’abaissant en une grève large à peine de quelques pas où, parmi le sable et les galets, jaillissent les milles filets d’une belle source murmurante. Elle n’a que le temps de naître, de refléter un instant l’azur, et puis elle meurt dans la mer, joyeuse du peu qu’elle a vécu, en digne sœur païenne d’Aréthuse. Des femmes y lavaient leur linge ; ailleurs, des matelots remplissaient leurs barils. C’est Limpia, l’antique aiguade, belle aujourd’hui comme il y a deux mille cinq cents ans, la nymphe immortelle dont la grâce et la douce voix retinrent sur ces rivages divins les marins grecs fondateurs de villes.

La nymphe Limpia m’envoya un rêve. Assis sur le coin d’une borne, j’oubliai Nice et le siècle présent. Je n’entendais plus les appels des gens du port, les cris aigus et musicaux des marchands de poissons secs et d’oranges ; je ne voyais plus les petits vapeurs noirs de charbon, les cordages, les pavillons, les fins voiliers aux proues dorées et peintes, les tartanes dont la grande antenne retombe comme une aile lassée… J’étais dans la crique de Limpia : une forêt de pins mêlés de myrtes descendait des coteaux jusqu’à la mer, et les premiers colons apportant la vigne et l’olivier, tiraient en chantant leurs bateaux légers sur le sable, près de la source.

— Eh bien, dormons-nous ? fit mon compagnon.

Alors, me retournant, mal éveillé encore, j’aperçus en face de moi, dans le mur d’une petite maison, une plaque en marbre indiquant que Garibaldi était né là. Ceci me parut la continuation de mon rêve grec, et je trouvai tout naturel que ce héros, comparable aux héros antiques, eût vu le jour dans ce lieu sacré, près de la demeure des nymphes.