Vous rappelez-vous ce souvenir, ami Ziem, peintre des flots bleus semés de voiles blanches ? et vous rappelez-vous la bouteille de vin d’Asti que nous vidâmes incontinent à la santé de Garibaldi, devant le comptoir, sans vergogne dans une buvette à matelots.

… J’ai voulu revoir, le petit port, mais on agrandissait le petit port. Partout des maçons, des gravats, des pans de mur qui s’écroulaient dans des tourbillons de poussière. Quand j’arrivai, un tombereau emportait les derniers débris de la maison de Garibaldi, et les flots d’argent de Limpia, sur les galets souillés de plâtre, semblaient murmurer plus tristement.

Comme je regardais, un vieux, dans ce patois niçard, âpre et rude provençal que Garibaldi enfant parlait et qu’il aime à parler encore, un vieux en train de fumer sa pipe me dit :

— Les ingénieurs démolissent la maison ; mais des gens ont acheté les pierres, on va la rebâtir ailleurs.

Ailleurs ?… Hélas ! ailleurs, la maison sera comme exilée.

V
LES JÉSUITES A MONACO.

Non contents de troubler la France, voici que les Messieurs jésuites sont en train de révolutionner Monaco. On n’entend parler que d’eux sur ce vieux roc barbaresque, jadis peuplé d’affreux pirates, jadis hérissé de cactus comme un oursin l’est de piquants, et devenu, par suite du progrès des mœurs, le pays des croupiers et des roses.

Jamais depuis le matin où Menton et Roquebrune, fatigués de manger du pain de siège en pleine paix et de crever de faim par décret sous le ciel le plus généreux du monde, secouèrent d’un coup d’épaule le joug séculaire des Florestan ; jamais depuis le soir où ce bruit soudain se répandit qu’un prétendant, se prétendant de la pure race des Grimaldi, faisait appel aux armes, levait ses fidèles à Nice sous les arcades du café de la Victoire, et armait secrètement une barque à sardines dans le creux d’un roc, jamais pareille émotion ne s’est vue.

Les palmiers en ont soupiré, bien que la brise de mer ne soufflât point ; sur les terrasses de marbre les grands eucalyptus ont agité leurs feuilles pendantes, et l’unique grenouille de la pièce d’eau, vergiss-mein-nicht à pattes entretenu par l’administration pour rappeler à ses nombreux hôtes allemands la douce langue de la patrie ! oublie maintenant de chanter à l’heure réglementaire.

Je m’étais assis sous un oranger, dans un retrait charmant que je connais, à distance égale du casino et de la mer, berçant ma pensée au bruit philosophiquement confondu des pièces d’or et de la vague. Tout à coup un sifflet, un halètement de vapeur, des toilettes claires aperçues à travers les branches, des odeurs féminines de musc et d’ambre remplissant les jardins et dominant le parfum des fleurs, m’annoncèrent que le train de Nice arrivait. Je m’accoudai sur un balustre pour voir passer le défilé : les étrangères, les Françaises, et surtout cette indestructible vieille garde, les Caroline et les Cora, vénérables débris de la cocotterie impériale qui ont fini par trouver ici une île d’Elbe sans retour.