Sitôt les ruches dépassées, après un dernier détour, le vallon soudain s’élargit, laissant voir d’un coup d’œil le Jas d’Entrepierres et ses terres.
— Sapristi ! s’écria le gendarme Chabre qui, après cette route de désolation, ne s’attendait pas à pareil spectacle, mais c’est un paradis votre Jas d’Entrepierres, et je comprends que la vieille Daumasse s’entête à ne pas vouloir en partir.
Le torrent, à cet endroit, recevait un autre riou (c’est le nom de ces singuliers cours d’eau qui, dix mois de l’année durant, ne roulent guère que des pierres) et, dans le triangle dessiné par leur confluent, s’étendait, au milieu des pentes pelées et coupées de roches un coin de terre relativement fertile et vert.
Tout cela, en le regardant de près, n’était pas très riche. Malgré de nombreux et séculaires épierrages, dont témoignaient çà et là au milieu des champs d’énormes monceaux de cailloux, partout sur le sol balayé du vent, lavé par la pluie, les pierrailles blanches apparaissaient, si bien qu’on eût pu se demander où trouvait assez d’humus pour vivre ce froment maigre, clair-semé, dans lequel, quoique la moisson approchât, vous auriez vu un mulot courir. Mais, si clair-semé qu’il fût, le froment suffisait à nourrir la ferme, et ce sol pierreux, dur au blé, s’ombrageait de beaux noyers sur les pentes froides de son hubac, et ne refusait pas de mûrir, sur son adret visité du soleil levant, un tonneau ou deux de petit vin.
Tout en bas des champs, à la pointe, et posée là comme en sentinelle, une fontaine, par trois jets joyeux, envoyait dans un bassin de pierre ébréché, suintant et débordant, la vive et fraîche eau des montagnes. Cette fontaine, vrai monument rustique, était faite d’un bloc calcaire dressé sur place et dégrossi. On y lisait cette date : 1700, avec le monogramme de l’édificateur entre deux palmes. Et, pour mieux caractériser l’intention monumentale, une main industrieuse avait couronné le tout d’une de ces boules en grès rouge ferrugineux qui roulent dans le gravier des vallons et que, vu leur parfaite régularité, on prendrait pour d’énormes boulets de pierre.
Le sentier, qui du vallon mène à la ferme, passait devant, entre un petit pré et une chènevière.
— Ouvrons l’œil, dit le brigadier, la vieille y est, sa cheminée fume. Feignons de ne pas aller chez elle, puisque c’est son habitude de se cacher pour ne pas parler aux gens.
Ils passèrent donc, laissant la fontaine à leur droite, et continuèrent à suivre le vallon comme s’ils avaient à pourchasser un braconnier dans la montagne.
Mais, après quelques pas, ayant attaché leurs chevaux dans un endroit où le talus à pic se couronne d’un fouillis surplombant de poiriers sauvages et de genévriers, les gendarmes grimpèrent avec l’idée de gagner à travers champs, sans être vus, le derrière de la ferme.