II

Je la connaissais bien, cette arrestation du trésor dont, après soixante ans, on ne s’entretenait qu’à voix basse, les meilleures familles de notre petite ville s’y trouvant compromises.

Il planait des légendes là-dessus.

Tout petit, près du lavoir, j’avais certain jour eu grand’peur, à voir la vieille femme majestueuse et sèche qu’on nommait la longue Eponine entrer en fureur, s’arracher rubans et coiffe et secouer dans la mêlée des battoirs ses mèches grises d’Euménide, parce que les lessiveuses, se disputant pour la bonne place, lui avaient demandé — allusion sanglante ! — combien il faut de pièces de cinq sous pour faire cinq cents francs.

La longue Eponine, paraît-il, avait coopéré à l’arrestation, et touché, pour sa part, cinq cent francs en pièce de cinq sous, comme les autres. Et le soir, parlant de ces choses, voici ce qui se raconta à la veillée.

Une fillette de Vilhosc, qui avait vu, après le coup fait, les voleurs manger une omelette au jambon dans une ferme, était entrée en service à la ville. Un jour, elle dit, désignant un riche bourgeois qui passait : « Je le reconnais, en voilà un qui a mangé de l’omelette. » Alors ses maîtres, avertis, l’avaient envoyée, aussitôt la nuit, remplir la cruche à la fontaine. Jamais elle n’en était revenue. Des gens apostés l’avaient saisie, bâillonnée, liée, cousue dans un sac et jetée du haut du vieux pont au beau milieu de la Durance. C’était du temps de la République. Et ces récits nous inspiraient une égale horreur pour cette République, dont le nom résonnait toujours à propos de crime, et pour la tragique fontaine que nous évitions maintenant par un long détour quand, le soir, au sortir du collège, nous l’entendions bouillonner invisible et vomir l’eau de ses quatre canons dans le coin sombre de la place.

III

Plus tard, j’appris que l’arrestation et les actes sanglants qui l’accompagnèrent devaient être portés au compte du parti royaliste.

C’est l’an VI ou l’an VII que la chose s’était passée. Le coup d’État du 18 Fructidor venait de terrifier les cocardes blanches ; Bernadotte commandait à Marseille ; les compagnons de Jéhu, traqués, dispersés, laissaient respirer la Provence. Quelques débris épars de leurs bandes, réfugiés dans les Basses-Alpes, à l’abri des torrents et des rochers, osaient seuls se manifester de loin en loin par un assassinat mystérieux, le pillage d’une diligence ou l’attaque à main armée sur les routes des malles du gouvernement. Mais encore fallait-il faire ses coups dans l’ombre, barbouillés de poudre et masqués. L’exemple d’Allier guillotiné comme assassin, bien qu’il eût frappé avec un poignard marqué de fleurs de lis, conseillait la prudence.

Aussi ne fut-ce pas sans hésitation que les royalistes de Canteperdrix se décidèrent cette fois à tenter l’aventure. Le Trésor, dirigé de Gap sur Digne et, de là, aux armées d’Italie, était annoncé pour le lendemain. En plus des gendarmes réglementaires se relayant de brigade en brigade, une compagnie de soldats, accompagnait la voiture. Les soldats effrayaient un peu. Mais d’un autre côté l’importance inaccoutumée de l’escorte faisait supposer des sommes considérables. On parlait de plus de cent mille francs ! Cent mille francs font beaucoup d’écus, il fut convenu qu’on arrêterait. D’ailleurs, M. Blase, bourgeois de la ville, homme prudent et parlant peu, donna sa parole qu’au bon moment la troupe serait écartée et que les assaillants n’auraient affaires qu’aux gendarmes.