La disposition des lieux favorisait singulièrement l’entreprise. Il semblait que l’on eût le choix. A peine sorti de la ville, le portail de la Gardette dépassé et le vieux pont franchi, le convoi devait, deux lieues durant, jusqu’à la montée de Saint-Pierre, longer entre la montagne et l’eau une route dangereuse, déserte, sans épaulements ni parapet, tranchée à vif dans le roc calcaire dont elle épouse tous les replis et qui, à vingt pieds au-dessous, s’enfonce à pic dans les remous de la Durance. Là, pas besoin d’armes ! Quelques blocs roulants suffiraient pour culbuter l’escorte. Mais la ville s’étale en plein de l’autre côté ; l’alarme pouvait être donnée et les compagnons reconnus.
Plus loin la route quitte la rivière et gagne la hauteur à travers bois, par la montée de Saint-Pierre. Bon endroit ! Mais ici encore la proximité de deux fermes, et les grandes cultures du château de Vallée morcelé récemment, rendaient l’attaque hasardeuse.
Il fallait après cela, une heure durant, suivre le plateau régulier, alors couvert de taillis de chênes blancs, qui s’étend au-dessous du village de Salignac ; puis la route passait devant la ferme du Borni, et recommençait la descente pour rejoindre, à travers les graviers torrentiels du Riou et du Vançon qui confondent là leurs embouchures, la rive de la Durance.
C’est pour cet endroit qu’on tomba d’accord.
Les deux torrents sont séparés avant leur réunion par une sorte de promontoire buissonneux et rocheux où l’embuscade était facile. Canardée à bout portant, sans savoir d’où, l’escorte ne résisterait guère ; et, deuxième avantage ! s’empêtrant de ses lourdes roues dans les galets mouvants où la route se perd, le fourgon ne pourrait pas prendre la fuite.
Les gens du Borni gênaient bien un peu ; quelqu’un le dit, mais M. Blase cligna de l’œil, et chacun s’en remit là-dessus à la sagesse de M. Blase.
On partit donc, le soir venu, non pas en troupe, ce qui aurait excité les soupçons, mais séparément, les fusils cachés dans des sacs ou sous des charges d’âne, les uns par la route ordinaire, d’autres en tournant la montagne, par la gorge de Pierre-Écrite et le travers de Vilhosc, d’autres enfin par la rive droite : ceux-là passèrent la Durance à gué.
A l’aube, tous se trouvaient au rendez-vous, dans une bâtisse ruinée : les armes prêtes, les postes de chacun fixés, ainsi que le lieu de réunion et de partage, attendant en silence le coup de feu qui, entre dix et onze heures du matin, annoncerait que le convoi arrivait à la ferme du Borni et que le moment d’agir était venu.
IV
« C’est moi, continua le vieil Estève après ces détails que je connaissais déjà en partie, c’est moi qui devais donner le signal. Je n’avais alors que quatorze ans, mais j’étais depuis six mois pâtre à la ferme, passant mes nuits dans les bois, sans rien craindre des loups ni des voleurs, avec un grand diable de pistolet plus haut que ma taille, dont un cavalier déserteur m’avait fait cadeau. Mon père répondait de moi. Comme il n’y avait pas d’hommes de reste, on me plaça pour faire la guette, sur le rocher que vous voyez là-bas pointant entre les deux graviers, et il fut convenu que je tirerais en l’air aussitôt que la tête du convoi apparaîtrait au haut de la montée.