Je m’en souviens comme d’aujourd’hui : ce devait être fin de septembre ou bien au commencement d’octobre, car j’entendais au loin les gens qui teillaient le chanvre dans les fermes. Las de regarder la route blanche, et comme je commençais à avoir faim, je m’étais couché sur le ventre, et je m’amusais avec une paille à sucer le miel des nids d’abeilles sauvages dont la roche était emplâtrée. Je trouvais cela bon. Tout à coup, relevant la tête, je vis des soldats à la porte du Borni. Ils appuyaient leurs fusils contre le mur, et s’essuyaient le front avec leurs mouchoirs, comme éreintés par la chaleur d’avant midi. On leur donnait à boire dans des cruches. Pendant ce temps, le fourgon, accompagné des seuls gendarmes, prenait la pente et disparaissait sous les chênes.

Ce ne fut pas long ; je fais le signal, les nôtres courent : pif ! paf ! pif ! paf ! sous le couvert ; le postillon qui fouette ses chevaux et vient verser dans les graviers ; trois habits bleus étendus par terre ; et le fourgon était forcé, la caisse enlevée, tout le monde disparu à travers buis et chêneaux, avant que les soldats, en train de boire, eussent eu le temps de se demander ce que voulaient dire ces coups ce feu. »

V

Ici le vieil Estève s’arrêta comme s’il regrettait d’en avoir trop dit :

« La fin, c’est le plus terrible ! Je m’étais bien promis de ne jamais en parler à personne. Mais ceux qui ont fait la chose sont morts, et moi qui l’ai vue, je ne tarderai guère.

C’est donc ici même, reprit-il, puisqu’il faut que vous le sachiez, qu’on s’était donné le mot d’ordre pour le partage. Rien à craindre ! la ferme se trouvait alors en plein bois. Mes bêtes enfermées sous une roche, je dégringolai vite la hauteur, et j’accourus comme les autres.

Quand j’arrivai, presque tous étaient rendus déjà, en train de boire, de manger autour de la grande table. Mes tantes servaient. Il y avait des gens de la ville, d’anciens nobles, des bourgeois, des artisans avec le fusil, des paysans avec le trident de fer à remuer le fumier, solidement emmanché et luisant du bout.

— Assieds-toi et mange ! me dit mon père.

De temps en temps un homme entrait, car chacun avait pris qui d’un côté, qui de l’autre. Alors les premiers arrivés lui faisaient place, et on se remettait à faire aller les dents sans parler, en écoutant un bruit d’argent remué et de pièces mises en pile qui descendait de la chambre du premier.

— C’est M. Blase qui fait les parts ; il faut qu’il y en ait gros, car voici une demi-heure qu’il compte.