Sur l’autre rive, Curo-Biasso, en train de chasser comme nous, s’était arrêté pour boire, et lapait une petite mare d’eau claire au milieu des osiers et des galets.
« Curo-Biasso !… Curo-Biasso ! »
Mon père aurait bien voulu continuer sa chasse avec lui.
Mais Curo-Biasso buvait toujours, et paraissait s’inquiéter de nous autant que d’une belle paire de gendarmes.
— Attends un peu, fait mon père en épaulant son fusil pour tirer en l’air.
Le coup part. Curo-Biasso dresse l’oreille, il voit la fumée, il flaire la poudre, et le voilà qui saute à l’eau comme un perdu, le voilà nageant, le museau levé, à travers le courant froid qui l’entraîne, et gambadant de joie à nos pieds sur le sable tout inondé.
Le pacte était fait : Curo-Biasso ne nous quitta plus de tout le jour ; il nous fit encore tuer deux pièces ; et voulut bien partager notre goûter sous un arbre. Le soir, une fois la chasse finie, il nous accompagna quelque temps du côté de la ville ; mais du plus loin qu’il aperçut des maisons, il nous laissa.
Et n’allez pas croire que notre héros eût cette mine craintive et malheureuse des chiens errants qu’on traque de partout. Superbe, net et luisant, il devait, étant devenu un peu bête fauve, se lécher tous les matins du bout du nez au bout de la queue ; ce vagabond-là aurait fait honte au chien de riche le mieux soigné. Seulement, à force de courir dans les mottes sèches, l’herbe et les pierrailles, il finit par avoir le poil des pattes couleur d’amadou, comme un lièvre.
Malgré les gardes et les gendarmes, Curo-Biasso vivrait peut-être encore ; mais, ainsi qu’il convient à un héros, Curo-Biasso devait être vaincu par l’amour.