— Je n’y avais pas songé ! Je me rappelle cependant avoir remarqué, cette année, une chouette en plein hiver. C’était le soir. Elle me passa tout près de la figure, sans aucun bruit ; car il faut dire que ces bêtes-là comme les huppes, vous ont l’air de voler avec des ailes de velours. Il faut donc croire que cette fois-là les chouettes, surprises par le froid, n’osèrent pas se mettre en voyage. La chouette trouve toujours à vivre ; quand il n’y a plus d’insectes ni de petits à duvet dans les nids, il reste les rats des champs, les mulots et les taupes, dont on peut encore s’accommoder. Sans compter que s’il gèle dehors, il fait toujours bon au creux des arbres. Mais elles, les hirondelles, que voulez-vous qu’elles deviennent en temps de neige ?

Les bonnes âmes leur ouvraient ; alors elles entraient en foule dans les maisons, la grande misère leur ôtant toute crainte de l’homme, et elles se laissaient prendre à la main, sans bouger, comme des innocentes. Nous en avions cette chambre pleine ; tout le monde venait voir cela. Par malheur on ne savait que faire pour les nourrir. Si encore elles avaient voulu du grain qu’on leur apportait. Mais rien n’est délicat comme ces bêtes… De cette façon, tout ce qui ne périssait pas de froid périssait de faim.

Puis, lorsqu’on comprit qu’elles étaient perdues quand même, les gens se mirent à les manger. Un vrai massacre ! On les ramassait à pleines mains, à pleines corbeilles ; les femmes les rapportaient dans leurs tabliers, et les gamins dans leurs chapeaux, en revenant de l’école.

Cette abomination dura trois jours.

Le matin du quatrième jour, le soleil se leva très beau sur la neige ; les vignes essuyèrent leurs feuilles, et les grappes ensevelies montrèrent le nez à la chaleur.

On se remit à vendanger dans la neige fondante, les mains gelées.

Cependant les quelques survivantes qui avaient résisté à ce terrible hiver de quatre jours faisaient leur rappel, effrayées, et, sans tenir conseil sur le vieil amandier, sans se rassembler, vite, vite, elles partaient l’une après l’autre à la débandade, vers la bonne mer, toujours chaude, qu’elles voyaient peut-être de là-haut.

Il était mort, on avait tué des cent et des mille hirondelles.

Notre maison en était noire ; j’en ai trouvé jusqu’au salon… Mais aller mourir dans leurs nids, mourir de faim, pécaïré ! qui se le serait imaginé ?

Myon se baissa pour ramasser dans son tablier les débris des nids et les hirondelles mortes ; puis, les larmes aux yeux :