Perché une bonne lieu plus haut, à la source du Riou retréci, là où la vigne ne pousse plus, Dromon-le-Haut n’a point tant de richesses, et le plus clair de son commerce montagnard consiste en menus objets de buis tourné, en plaques de grès pour les foyers et les fours, en échelles, en manches de charrues dégrossis à la hache ; ajoutez du miel, des œufs, du fromage de chèvre, quelques bidons d’huile de noix, et suivant la saison, des paniers de framboises ou des cornets de mouches cantharides récoltées sur les frênes et que l’on vend aux pharmaciens.

Au pied du terroir de Dromon-le-Haut, sur une sorte de promontoire qui domine toute la vallée inférieure, s’élève la chapelle de Saint-Man-des-Lambrusques, ainsi nommée à cause des grandes vignes sauvages, qui, de temps immémorial, ont poussé là librement.

Nulle part ailleurs je ne vis lambrusques plus belles ; autour de Saint-Man elles ont tout envahi, recouvrant de leurs longues lianes grises, de leurs étroites feuilles vert-sombre et de leurs petites grappes à grain serré, les chênes pris d’assaut et les grandes ronces qu’elles étouffent ; quelques-unes même, comme la gerbe d’un jet d’eau, s’élancent droit en l’air, sans appui, aussi haut que la séve peut les porter, puis retombent vers le sol en belle cascade de verdure. La chapelle est aussi enfouie dans le feuillage que le château de la Belle-au-bois-dormant, et l’on croirait en vérité que toutes ces lambrusques ont poussé là sur la limite de Dromon-des-Vignes, exprès pour narguer Dromon-des-Framboises, inépuisable sujet de plaisanteries pour les villageois des quatre communes de la vallée : « En fait de vin et de vigne, disaient-ils, Dromont-le-Haut ne possède que les lambrusques de l’Ermitage. »

Mais cela ne les empêchait point d’avoir la plus haute confiance au pouvoir de saint Man, saint qu’on ne trouve dans aucun calendrier. Chaque année, le 27 octobre, les quatre villages venaient en pèlerinage à la chapelle, pour entendre la messe de l’abbé Ortolan, vénérer les reliques et dîner sur l’herbe près de la source. C’étaient même les habitants de Dromon-des-Vignes qui, servitude immémoriale gardée des siècles religieux, approvisionnaient gratis, de vin pur et sans mélange, les burettes de M. le curé de Dromon-le-Haut.


L’abbé Ortolan n’aurait donné son saint pour aucun autre saint du monde, plus fier de dire sa messe annuelle, dans la chapelle, sur un pauvre autel de simple pierre, que l’archevêque d’Aix en personne, officiant à Saint-Sauveur au milieu des enfants de chœur et des chanoines.

Aussi était-ce pour le bon curé une grande douleur de voir sa chapelle se dégrader et tous les jours s’en aller en ruines. Il avait bien mis près du bénitier un tronc avec cette inscription : — Pour les réparations de la chapelle ; — mais les gens de Dromon-le-Haut sont pauvres et avares ; ceux des communes d’en bas ont leurs saints pour qui, comme de juste, ils gardaient leurs piécettes et leurs écus, de sorte que le tronc restait vide et que le pauvre saint avec ses lambrusques était de plus en plus mal logé.

Cela ne pouvait pas durer ainsi !


Le 27 octobre de l’année 1865, beau jour de saint Man, à midi sonnant, après la messe, tandis que l’église était pleine, et que les gens des cinq communes, hommes, femmes, enfants, les bossus et les boiteux, adressaient leurs demandes au grand saint, agenouillés un peu partout, sur les dalles de la chapelle, sous l’aile de hangar en tuiles rouges qui sert de porche, et jusque dans l’herbe du petit bois, car, tout le monde n’ayant pu entrer, il avait fallu célébrer la messe portes ouvertes, l’abbé Ortolan monta en chaire :