« Mes frères…, dit-il. (Quel sermon, grand saint Man, la chapelle entendit ! Par bonheur l’abbé parlait en provençal et les pierres d’église ne comprennent que le latin.)

» Vous rappelez-vous, mes frères, ce matin, quand nous descendions du village en belle procession et que nous sommes arrivés à l’endroit où le chemin tourne, laissant voir toute la vallée basse avec ses trois villages, ses prés, ses vignes et ses oliviers ?

» Le soleil se levait, mes frères, et donnait en plein dans le fond, là-bas au diable, à travers le brouillard, sur les clochers neufs d’Abrosc, d’Entrays et de Dromon-des-Vignes. Vous rappelez-vous comme ils luisaient ? Tout à coup l’angelus s’est mis à sonner. Vous n’avez pas entendu ce que disaient les cloches, tandis que vous tombiez à genoux, dans la marjolaine, votre chapeau à la main, comme des santons de crèche.

» Vous n’avez pas entendu ce que les cloches disaient, parce que l’enfer vous bouche les oreilles…

» Hé ! là-bas ! gens de Dromon-le-Haut, ne regardez pas ainsi les hommes des autres communes, c’est de vous que je parle, de vous tout seuls.

» Oui ! l’enfer vous bouche les oreilles, et c’est pour cela que vous n’avez pas entendu ce que les cloches disaient. Mais je l’ai entendu, moi, votre curé, et je vais vous le redire après avoir prié la Vierge Marie et humblement invoqué les lumières du Saint-Esprit. Amen ! »

Ici le curé s’agenouilla dans sa chaire, médita quelques instants, en se couvrant les yeux et la bouche de son bonnet plié à plat, puis, relevant la tête, il reprit :

« La plus lointaine, celle d’Entrays, chantait par dessus les genévriers et les chênes : Din, dan, don…; din, dan, don ; je suis saint Jean d’Entrays, saint Jean-Baptiste ; j’ai un oratoire tout neuf, bien crépi, et quand mon curé dit sa messe, on le prendrait pour le pape, tant sa chape est belle !

» Din, dan, don…; din, dan, don ; répondait le clocher d’Abrosc, je suis saint Pierre, le bon saint Pierre. L’an passé, mes paroissiens me donnèrent une grande cloche, claire comme un gosier de coq et personne ne chante plus joyeusement que moi dans les vallons et les rochers.