— « En ce temps-là, me dit le vieux pâtre, le Diable et le Saint, chacun de son côté, prêchaient dans les Alpes. Il est bon de savoir qu’en ce temps-là les Alpes valaient la peine qu’on y prêchât. Les torrents n’avaient pas encore emporté toute la bonne terre en Provence, ne laissant aux pauvres gens d’ici que le roc blanc et les cailloux ; les montagnes, décharnées maintenant, s’arrondissaient pleines et grasses ; des bois verdoyaient sur les cimes, et les sources coulaient partout. En si beau pays, le Diable et le Saint faisaient assez bien leurs affaires ; ils convertissaient d’ici, de là, l’un pour le Paradis, l’autre pour l’Enfer ; le Saint enseignait tout ce qu’il savait, c’est-à-dire le chemin du ciel, un peu de latin et de prières ; le Diable apprenait aux gens à s’occuper plutôt des biens terrestres, à bâtir des maisons, faire des enfants, semer le blé et planter la vigne. Bons amis, d’ailleurs, ne s’en voulant pas trop pour la concurrence (le Diable du moins le croyait !) et s’arrêtant volontiers au détour d’un chemin pour causer un instant et se passer la gourde.

Certain jour, paraît-il, au soleil couchant, le Diable et le Saint se rencontrèrent à la place même où nous sommes : le Saint en costume de saint, crossé, mitré, nimbé, doré ; le Diable, noir et cuit à son habitude, cuit comme un épi, noir comme un grillon.

— Eh ! bonjour, Saint.

— Eh ! bonjour, Diable.

— On rentre donc ?

— C’est donc l’heure de la soupe ?

— Si on s’asseyait sur cette roche ? La vue de la vallée est belle, et la fraîcheur qui monte fait du bien.

Il y avait là un peu de mousse sèche, le Diable et le Saint s’assirent côte à côte, le Diable sans défiance et joyeux, car il avait fait bonne journée, le Saint tout dévoré de chrétienne jalousie, et jaune comme sa mitre d’or.

— Voyons, ça va-t-il ? dit le Diable.

— Ça ne va pas mal, ça ne va pas trop mal ! répondit le Saint. Les pauvres d’esprit deviennent rares, et il y a parfois des moments durs ; néanmoins, au bout de l’an, on se retrouve.