En disant cela, le Saint montrait du doigt les quatre coins de l’édifice. Ainsi sans manquer à son serment, il avait fait le signe de croix. Aussitôt, les colonnes se rompirent, les voûtes s’effondrèrent ; le Saint, qui avait eu soin de se tenir près de la porte, n’eut pas de mal ; et le Diable, pincé sous les décombres, se trouva encore trop heureux de reprendre, pour se sauver à travers les pierres, son ancienne forme de serpent. »
— « Mais votre saint est un pur jésuite ! » m’écriai-je.
— « Les deux chapelles, celle du Diable et celle du Saint, sont encore là-bas, on peut les voir », conclut le vieux pâtre sans avoir l’air de m’avoir entendu, et il me montrait sur le flanc du roc une chapelle rustique construite à l’entrée d’une grotte que j’avais visitée avant d’en connaître la légende, et qui, avec ses parois étincelantes de cristaux, sa voûte à jour, ses couloirs obstrués, ses rangées de blanches stalactites, peut donner en effet l’idée d’un palais féerique écroulé.
LE CHAPEAU DE SANS-AME.
Il y avait autrefois à Entrepierres, pays rocailleux comme le nom l’indique, un paysan qui possédait si peu, si peu, que ce n’était vraiment pas la peine.
Pour tout avoir, un coin de terre très en pente avec moins de terre que de cailloux ; pour demeure, une masure en ruines ; pour amis, une chèvre et un âne qui faisaient leur bergerie et leur étable de l’unique pièce du logis.
La masure, tant bien que mal, parait de la pluie ; le coin de terre, quand Dieu ne le grêlait point, donnait au bout de l’an quelques épis maigres, juste assez pour vivre ; la chèvre, après avoir tout le jour couru au travers des lavandes, rapportait à la nuit en moyenne un litre de lait ; et si le pauvre homme (cela lui arrivait une fois par mois !) avait envie de se régaler d’un coup de vin, il s’en allait dans la montagne, coupait douze fagots de genêt vert, les chargeait sur l’âne et descendait les vendre à la ville, où les douze fagots rendaient vingt-quatre sous. Ce qui fait que, le soir, l’âne le ramenait vaguement gris, brimbalant au roulis du bât, mais joyeux et plein de courage pour boire de l’eau le restant des quatre semaines.
Ce pauvre homme se trouvait heureux, et n’enviait le bien de personne. Seulement, il avait des idées à lui et n’entrait jamais dans les églises. On l’accusait d’avoir dit un jour, au grand scandale de ceux qui l’entendirent : « Le bon Dieu, le voilà ! » en montrant le soleil. Depuis, les dévotes racontaient qu’il avait vendu son âme au diable, n’attendant pas même, selon l’usage, l’heure d’agonie pour opérer la livraison ; et tout le monde dans le pays l’appelait le Sans-Ame, sobriquet qui d’ailleurs ne le fâchait point !
Une après-midi, Sans-Ame s’en revenait de son expédition mensuelle à la ville, jambe de çà, jambe de là, sur sa monture, fier comme un artaban, et fort peu taquiné de n’avoir plus son âme à lui.
C’était la fête du village. La procession qui descendait et le Sans-Ame qui montait se rencontrèrent. Comme le chemin se trouvait étroit, entre un grand rocher gris et un torrent qui roulait au bas du talus des flots d’eau claire, Sans-Ame fit ranger son âne pour laisser passer. Malheureusement Sans-Ame ne salua point, moins par malice que par habitude. Les paysans de là-bas disent volontiers « bonjour » mais ne saluent guère. Le curé fend les rangs, rouge dans son surplis comme un bouquet de pivoines dans le papier blanc d’un cornet, et, d’un revers de main, jette à l’eau le chapeau de Sans-Ame. Un chapeau tout neuf, mes amis ! (Sans-Ame, pour l’acheter, s’était précisément ce jour-là privé de boire ses fagots), un chapeau garanti sept ans par le chapelier, un chapeau en feutre collé, dur comme un silex et solide à porter le poids d’une charrette.