Qui peut dire les émotions de Sans-Ame ? Il vit, drame d’une seconde ! le chapeau flotter sur l’eau bouillonnante, tourbillonner, s’emplir, puis disparaître dans l’écume fouettée d’un remous. Le curé riait, Sans-Ame ne disait mot. Un instant il regarda la petite barrette à pompons que le curé portait sur sa tonsure ; mais cette tentation dura peu ; la barrette n’avait pas de visière ! Et Sans-Ame, tête nue, remonta chez lui, tandis que la procession descendait au village.

Le lendemain, les gens qui passèrent devant le petit champ de Sans-Ame crurent d’abord qu’un curé piochait. C’était le propriétaire lui-même en train de rustiquer au soleil sous un large couvre-chef ecclésiastique.

Le vieux Sans-Ame, homme de rancune, était allé tout simplement attendre le curé à la promenade : — « Pardon, excuse, monsieur le curé, vous m’avez noyé mon chapeau, il m’en faut un autre, donnez-moi le vôtre. » Le paysage était pittoresque, mais solitaire, et le curé avait donné son chapeau.

Les malins essayèrent bien de railler Sans-Ame sur l’extravagance de sa coiffure ; lui se déclara ravi de l’échange, affirmant que rien n’est commode comme un chapeau de curé, avec sa coiffe ronde et ses larges bords, pour garantir à la fois des rayons trop chauds et de la pluie.

La joie de Sans-Ame ne dura guère. Dès le surlendemain, le curé qui avait réfléchi, le sommait par huissier d’avoir à lui rendre le chapeau.

— « Pas du tout, dit Sans-Ame, on ira samedi prochain en justice, le chapeau est mien d’ici-là. »

Ce fut une fête à la ville quand, cinq jours après, Sans-Ame arriva, coiffé d’un chapeau de curé, avec ses fagots et son âne.

Sans-Ame vendit les fagots, but douze sous sur vingt-quatre, et puis se rendit au prétoire. — « Audience, chapeau bas ! » glapit l’huissier ; injonction superflue, au moins pour Sans-Ame, car, en apercevant le curé, son premier mouvement avait été de fourrer l’objet du litige sous la banquette.

Le juge de paix conclut à la conciliation : Sans-Ame avait eu tort, le curé aussi ; Sans-Ame rendrait le chapeau, et le curé lui en payerait un autre pareil à celui qu’il avait noyé. — « C’est juste », dit Sans-Ame en tendant au curé sa coiffure. Mais le curé recula d’horreur. On ne sait pas ce que huit jours de vie paysanne peuvent faire d’une coquette coiffure de curé. Hérissé, cabossé, souillé, rougi par le soleil, amolli par la pluie, et battant des ailes sous ses brides lâches comme un corbeau près d’expirer, le chapeau n’avait plus forme humaine. — « Puisqu’il ne le veut pas, je le garde ! » dit Sans-Ame ; et, fièrement, il remit sur sa tête ce chapeau maintenant bien à lui.

Dès lors, à ce que dit la légende, il ne se passa pas un jour sans que l’heureux paysan ressentît les effets miraculeux de la sacro-sainte coiffure. Le ciel fut dupe ; et, trompée sans doute par le pieux emblème qu’elle ne pouvait d’ailleurs apercevoir que par en haut, la Providence semblait se plaire à faire pleuvoir sur l’intrigant qui s’en parait la rosée de ses bénédictions. Un orage ravageait-il le pays, il épargnait le champ de Sans-Ame. Sans-Ame engrangeait tous les ans double récolte. Sans-Ame faisait des héritages. Sans compter que, son procès l’ayant rendu populaire, les ménagères ne voulaient plus d’autres fagots que les siens, ce qui l’obligeait à aller se griser deux fois par semaine à la ville au lieu d’y aller une fois par mois.