Enfin, j’arrive. Au premier aspect, le manoir des Pépézuc m’étonne un peu. Rien de ce que j’avais rêvé : ni fossés moussus, ni tourelles croulantes, et pas d’écusson au portail. Une sorte d’écurie coiffée d’un grenier ! Le tout en cailloux noirs agglutinés dans du mortier plus noir encore, et se rapprochant assez, par la couleur et l’apparence, d’un fort morceau de nougat trop cuit. Au lieu de vitres, du papier huilé avec des traces d’écriture. La porte du bas grande ouverte et se balançant sur un seul gond.

On entrait là comme chez soi : ô simplicité des vieux âges !

Dedans, tout était noir aussi, sauf des trous au plafond, nombreux et brillants comme des étoiles, et un vif rayon de soleil qui, enfilant l’étroite porte, traversait la pièce en coup de sabre et allait s’écraser contre la muraille du fond. Mais ces trous d’or et ce rayon rendaient plus sombres les coins sombres. Une poule étique grattait le sol en coquetant, des mouches innombrables dansaient et bourdonnaient dans le rayon, une marmite en fer précipitait ses glouglous sous la cheminée. Mais ces bruits vagues semblaient rendre plus sensible le silence.

Soudain une voix masculine et forte, d’un timbre étrange, me fit tressaillir. La voix avait dit : «  — Hé ! brave homme… » Je regarde dans tous les coins. Un lit sans drap, un escabeau cassé, une table boiteuse, et personne. « Brave homme ! » répéta la voix qui me parut venir d’en haut. Alors seulement, regardant mieux, j’entrevis dans l’ombre un paquet de linge accroché au mur.

C’était le paquet qui m’adressait ainsi la parole !

Cependant le paquet continuait : «  — J’ai faim ; la cuiller est au clou, la soupe sur les cendres. » Un peu interloqué, je pris la cuiller et la soupe, et, m’étant approché prudemment, j’aperçus un monstre à tête énorme emmaillotté jusqu’au cou et pendu par le dos à un long crochet qui, en des temps plus heureux, avait dû servir de support à la panetière. Le monstre se taisait maintenant, fermant les yeux, ouvrant la gueule. J’enfournai là dedans la soupe à grands coups de cuiller. Tout disparut en un instant.

Quand ce fut fini, on s’expliqua : Horreur ! ce monstre n’était ni plus ni moins que ma propre cousine, l’unique et dernière descendante des Pépézuc ! Elle avait douze ans, des instincts volages, et Pépézuc père avait inventé cette méthode ingénieuse de l’accrocher ainsi pour l’empêcher d’aller courir.

«  — Et pourquoi t’emmaillote-t-il les bras ? »

«  — Parce que, quand il ne me les emmaillotte pas, je me décroche ! »

Pépézuc père, parti avant l’aube ce jour-là pour surprendre un lièvre, n’était pas encore revenu.