«  — Si vous voulez le voir, vous le trouverez du côté du vallon, où est le noyer creux, tout près d’un rocher. »

La cousine était bizarre, d’une éducation négligée ; je mis donc de côté tout rêve d’amour et ne jugeai pas à propos de prolonger le tête-à-tête. — Allons, me dis-je, allons voir Pépézuc père ; il aime la chasse, ce qui est d’un gentilhomme ! Je me le figurais par avance un peu original, un peu sauvage, mais vaillant et doux, comme il convient au dernier débris d’une noble race.

Elle était jolie, la noble race !

Je trouvai Pépézuc chassant, mais chassant sans meute ni fusil et d’une façon pas du tout seigneuriale. Il était couché le nez dans l’herbe, à plat ventre et les bras en croix. De temps en temps, il tressautait avec des contorsions singulières. M’entendant marcher, il me héla : — « Hé, monsieur, arrivez m’aider, arrivez ! la bête m’échappe. — Quelle bête ? — Un lièvre, monsieur ! un lièvre grand comme un petit âne. Je le guettais depuis un mois ; ce matin, je l’ai pris au gîte, quand il dormait encore, en me laissant tomber dessus. — Et vous êtes là depuis l’aube ? — Oui, j’attendais que quelqu’un passât. »

A deux nous nous emparâmes du lièvre. Sans être gros comme un petit âne, il me sembla de taille raisonnable. Le descendant des Pépézuc voulait me le vendre sept francs.

Je rentrai chez nous humilié, tout meurtri de cette lourde chute du haut d’un arbre généalogique.

Et pendant plus d’un an, ajouta en manière de conclusion l’ami qui nous racontait cette histoire, pendant plus d’un an, je me sentis devenir rouge jusqu’au blanc des yeux, toutes les fois que la grand’tante, se rengorgeant sous ses anglaises, faisait quelque allusion discrète à nos lointaines alliances, et aux bons cousins de Pépézuc — pauvres et fiers !

LES PIGEONS AU SANG.

« Faites-les au sang ! » cria Marius en se penchant par-dessus la rampe. Et tandis que notre rustique hôtellière, toute aux apprêts du déjeuner, menait dans la pièce d’en bas un grand tapage de vaisselle, Marius me dit : « Tu n’as pas connu mon grand-oncle, le vieux Férévoux ?… Non !… Eh bien, je ne peux pas manger de pigeons au sang sans me rappeler le dernier déjeuner qu’il m’offrit. »

J’allumai une cigarette et j’écoutai. C’est toujours ainsi, par quelque exorde subtilement insinuant, que Marius commence ses histoires.