Nous en étions au milieu du déjeuner, quand on frappa un coup timide à la porte. C’était Tistet, mon ami Tistet, le fils du concierge du tribunal : — « Cachez-vous, monsieur Férévoux, les gendarmes seront ici dans un quart d’heure. Mon père a su cela, il m’envoie vous le dire. Maintenant je me sauve ; nous perdrions notre place si quelqu’un me voyait ici. » — « Ton père est un brave homme, Tistet ; dis-lui que je le remercie. Adieu. Tistet. » — « Bien le bonjour, monsieur Férévoux ! »
Un moment après, ma grand’mère entra. Tistet, en passant, l’avait avertie. Essoufflée, toute rouge, elle dit que des Italiens, à Paris, avaient tiré sur l’empereur, qu’on mettait en prison les républicains, que c’était bien fait d’ailleurs, que lui, Férévoux, avec sa politique, méritait de périr sur l’échafaud, mais que ce serait tout de même bien désagréable pour la famille. Puis elle se mit à pleurer et tira de dessous son tablier un sac d’écus avec un pot de miel. — « Remporte ça, ma sœur, et va me chercher une couverture : j’en aurai besoin en prison. » — « Tu ne te sauves pas ? » — « Non, je suis trop vieux ! » Ma grand-mère partit en levant les bras au ciel.
Le grand-oncle mangeait toujours, moi je pleurais dans mon assiette.
Enfin les gendarmes arrivent. — « Au nom de la loi… » — « Tiens c’est vous, Sambuc ? » dit mon grand-oncle au brigadier. — « Croyez bien, monsieur Férévoux… » — « Partons, je suis prêt ! » reprend mon grand-oncle. Le brigadier et les deux gendarmes se regardaient embarrassés. Le brigadier balbutia : — « Il ne faudrait pas nous en vouloir, monsieur Férévoux, mais la gendarmerie n’y peut rien : c’est l’ordre… » En même temps un des gendarmes tirait de sa poche quelque chose qui cliquetait et luisait. — « Des menottes comme à un voleur ? Des menottes pour traverser la ville ? » Le vieux Férévoux recula indigné, terrible ! Je crus qu’il allait sauter sur son fusil. Mais, se calmant, subitement : — « Viens, petit, viens me les mettre… Vous permettez, Sambuc, n’est-ce pas ! » Il me tendit ses deux poignets qui tremblaient un peu, deux poignets maigres, avec beaucoup de veines. Le brigadier Sambuc m’aidait. — « Marius, tu te souviendras !… Merci, Sambuc ! » disait mon grand-oncle. Et je voyais à travers mes larmes, près de ma figure, la grosse figure du brigadier Sambuc, rouge, honteux, soufflant comme un chat dans sa moustache. Mon grand-oncle, le vieux Férévoux, avait alors soixante et quinze ans !… »
A ce moment, l’hôtelière, apportait un plat qui fumait. — « A table ! s’écria Marius plus ému qu’il n’aurait voulu le paraître, je dirai une autre fois la fin de cette histoire ; les pigeons au sang n’attendent pas ! »
LE BON VOLEUR DE GIROPEY.
Je lisais l’autre soir, dans un vieux journal, l’affaire des brigands de la Taille ; le nom de Giropey me frappa. Soudain, je revis la petite Ferme du Chêne-Vert (car telle est la gracieuse signification de ces deux syllabes désormais sinistres : l’Evé), je revis la vieille et vaste auberge où les assassins ont logé, et, me rappelant ce site charmant, à mi-côte d’une longue montée qui serpente une heure durant sous les arbres et les vignes sauvages, me rappelant la petite fontaine, le grand abreuvoir où les gamins menaient les chevaux boire, et la belle vue qui, du perron, s’étend sur l’immense lit de la Durance couvert de cailloux blancs et de noires oseraies, je n’ai pu m’empêcher de maudire ces étrangers maladroits et brutaux, qui sont venus attrister de leur légende atroce des lieux où les brigands de Provence n’avaient laissé que d’aimables souvenirs.