Car, j’ai beau faire : lorsque, fermant les yeux, je me représente le paysage de Giropey, il m’est impossible d’y encadrer les hideux Piémontais de la Taille. Amoureux d’harmonie, même en ces questions délicates, je voudrais là Gaspard de Besse, par exemple, le chevaleresque larron que toutes les dames d’Aix pleurèrent, et c’est avec un sentiment de fierté bizarre, mais non inexplicable, que, moi, Provençal, je me complais au souvenir d’un bon vieux voleur, plaisant et doux, voleur bien du pays et du terroir, que j’eus la joie de connaître en ce même lieu de Giropey, il y a de cela quelques années.


J’étais alors écolier, et je descendais à pied de Sisteron pour m’en aller passer mes vacances à la tuilerie du pont de Manosque. Parti d’assez tard, et flânant en route, j’arrivai à Giropey lorsque le soleil se couchait. Je résolus de fixer là mon gîte d’étape. La beauté de l’endroit m’invitait au repos ; 30 kilomètres avaient lassé mes jambes ; un poétique spectacle, fait pour séduire une âme jeune comme était la mienne, acheva de me décider.

Sur le banc de pierre de l’auberge, un grand vieillard était assis au milieu d’un groupe d’enfants ; il leur racontait je ne sais quoi, et à tout moment l’auditoire éclatait de rire, puis, quand les rires étaient finis, le vieillard recommençait à parler de sa belle voix dont les paroles m’échappaient, mais qui m’arrivait sonore et douce.

M’approchant, je vis qu’il était aveugle, aveugle comme Homère devait l’être, de cette cécité des vieillards qui laisse aux yeux toute leur limpide beauté ; les rayons roses du couchant jouaient dans ses longs cheveux plus blancs que neige, et, la tête pleine de souvenirs classiques, je crus un instant contempler le vieux Nestor.

Ce n’était pas Nestor, c’était Charavany ! Oui, Charavany, le fameux Charavany, de Lurs, celui qui s’évada dix-sept fois du bagne, ainsi qu’on l’apprend dans ses Mémoires, et de qui les bons tours joués aux gendarmes et aux geôliers feront longtemps la joie des veillées.

Charavany n’avait jamais tué. Un jour qu’on l’accusait d’assassinat, il déclara solennellement, en pleine cour d’assises, que devant une aussi indélicate accusation, il croyait de son honneur, à lui Charavany, bien connu partout, de ne pas même se défendre.

Le jury l’acquitta sans délibérer.

Quant aux vols, c’était autre affaire ; Charavany tenait à eux comme à sa plus pure gloire, et plutôt que d’en nier un seul, il s’en serait, je crois, inventé d’imaginaires.