Écoutez celui-ci, dont il était particulièrement fier et que je tiens de sa bouche vénérable !
Charavany une fois, venait encore de s’évader. Pas d’argent, le ciel bleu pour toit, l’eau des vallons pour boire, mais rien à mettre sous la dent.
Désespéré, mourant de faim, le malheureux voleur songeait vaguement à rentrer au bagne.
Un roulier passa sur la route avec son équipage complet, la carriole et le brancan chargés tous deux, ô tentation ! d’immenses fromages de gruyère.
— « Quels fromages, monsieur, il aurait pu s’en servir pour roues ! » disait le bon vieux Charavany, dont les narines et les lèvres frémissaient à ce souvenir.
Le roulier, brave homme, voyant Charavany fatigué, le fait monter sur sa carriole. Dia !… hi !… on cause, on se lie, le charretier tombe de sommeil. — Si vous voulez, propose Charavany, du temps que vous dormirez un peu, je me tiendrai au cordeau et je surveillerai les bêtes. Marché fait ! Le roulier s’endort, et Charavany, tout en guidant, soulève la bâche en sparterie, éventre une caisse, desserre une corde et envoie le plus beau fromage rouler sans bruit dans le fossé.
Quelques cents pas plus loin, il éveilla honnêtement le roulier : — Adiousias, l’ami, je prends par la traverse.
Revenu sur ses pas et maître du fromage, Charavany commence par tailler en son milieu de quoi faire un repas mémorable ; en son milieu, entendez-vous, à la place exacte du moyeu, si le fromage eût été roue, mais sans toucher à la circonférence. Puis le voilà parti, roulant devant lui, tranquillement, dans la poussière des grandes routes, ce disque d’aspect fantastique, dont le trou central s’agrandissait à chaque repas.
— »De Peyroles, monsieur, disait Charavany, le fromage m’a mené ainsi jusqu’à Lyon. A la fin, par exemple, il ne tenait pas debout, ce n’était plus qu’un cercle de croûte, et de ma grande roue de charrette la ferrure seule restait. Mais m’a-t-il gêné, ce sacré fromage ! lorsque je rencontrais les gendarmes, et que, sans papiers, sans ressources, il me fallait chaque fois leur prouver par de bonnes raisons que voyager en roulant sur la grand’route un gruyère percé à jour était la chose la plus naturelle du monde ! »