Et le malheureux Naz souffrit beaucoup de toutes ces choses, étant né avec un cœur aimant.

On le surnomma le lézard vert.

Sa figure, à force d’ennui, devint peu à peu verte comme le reste. Il se mit à boire de l’absinthe !

Enfin, à l’âge de vingt ans, long, maigre, et toujours habillé de vert, mon pauvre ami Naz, ayant pris l’humanité en haine, s’embarqua vert et seul pour les Grandes-Indes, le paradis des perroquets !

L’HOMME-VOLANT.

J’ai connu un homme-volant, — la race des hommes-volants n’est pas près de disparaître de ce monde ! — il s’appelait Siffroy (d’Antonaves), il était berger de son état.

La nuit, menant les moutons sur la montagne, Siffroy regardait toujours en l’air. Depuis son enfance, l’espace l’inquiétait : l’espace, l’infini du bleu piqué d’étoiles. Il aurait voulu monter là-haut, comme les jean-le-blanc et les aigles, comme la fumée de son feu. Pourquoi ? pour rien… Du moins, il ne savait pas.

Un jour, à l’auberge, c’est la première fois qu’il y entrait, Siffroy remarqua une vieille image représentant un homme dans un grand panier qu’emportait vers le ciel un globe immense. Le globe planait au-dessus des nuages ; en bas, la terre semblait une fourmilière, avec des villes, des champs de blé, des ponts, des rivières, des routes ; l’homme du panier tenait un drapeau. Siffroy se fit expliquer ; et depuis il se voyait toujours en rêve, lui Siffroy (d’Antonaves) tenant un drapeau, au-dessus des nuages, dans un grand panier.

Certain samedi, jour de marché, Siffroy descendit à la ville. Il avait deux écus en poche. Arrivé au Portail peint, il s’informa auprès du préposé de l’octroi : « si l’on ne connaîtrait pas quelqu’un, par hasard qui pourrait lui faire un joli ballon pour deux écus ? » Le préposé de l’octroi, ayant dévisagé notre homme ; répondit : — « Pour un travail comme celui-là, il faut du papier peint, de la colle… je ne vois guère que Castarini. » Or, il faut savoir que ce Castarini, peintre et colleur de papier peint à ses moments perdus, avait pour occupation principale d’amuser les gens de la ville en ourdissant à l’encontre des naïfs villageois toute sorte de farces et de méchants tours.

Siffroy trouva Castarini devant sa boutique, sur la Placette, en train de barbouiller de beau jaune cadmium, imitant l’or, une enseigne pour un café. — « Qu’y a-t-il à votre service ? » — « Excusez si je vous dérange, mais je m’appelle Siffroy (d’Antonaves) et je voudrais que vous me fissiez un joli ballon de deux écus. C’est le préposé qui m’envoie. » A ces mots, Castarini détourna la tête et, voyant la bonne figure doucement candide et le crâne en ogive de son interlocuteur, il cligna de l’œil avec un air de profonde satisfaction, tandis qu’un frémissement scélérat (le tigre en a de tels quand il flaire sa proie !) lui bridait les muscles des joues. — « Un ballon ? ainsi vous voudriez un ballon, fit-il en reposant son pinceau sur sa boîte à couleurs ; un ballon pour monter dedans ? » — « Oui, monsieur, en papier bleu autant que possible, avec la lune et les étoiles. » — « On peut vous en faire un si vous y tenez ; moi, il me semble que je préférerais un cerf-volant, solide, bien bâti, un beau cerf-volant à deux places. » — « Je n’en ai jamais vu ! » dit Siffroy. — « C’est que dans un ballon il y a de l’esprit de vin, des étoupes ; rien qu’un coup de vent et tout s’enflamme !… aimeriez-vous brûler en l’air ? » Siffroy était devenu perplexe. Castarini, lui, comptait sur ses doigts, réfléchissait. Puis, tout à coup, comme subitement inspiré : — « Que diriez-vous d’une paire d’ailes ? » — « Des ailes ! J’y avais pensé, » répondit Siffroy qui, en effet, avant sa découverte du ballon, avait plus d’une fois rêvé aux moyens de se fabriquer des ailes, tout en suivant du regard, là-haut dans le bleu, le vol des aigles et des jean-le-blanc.