Marché conclu, jour pris : Siffroy remonte vers Antonaves, et Castarini se met résolument au travail.

Ce fut un émoi dans la ville quand on apprit qu’à la foire prochaine Siffroy (d’Antonaves) volerait et que Castarini lui fabriquait ses ailes. Trois semaines durant, les curieux assiégèrent la boutique de la Placette ; trois semaines, Castarini demeura enfermé chez lui, négligeant les peintures en train, refusant les commandes les plus pressées, peu visible, silencieux et tout entier à son chef-d’œuvre.


Enfin, le grand jour arriva. Dès la première heure, les gens de la ville allèrent se poster sur le pont, guettant la caravane d’Antonaves. — « Et Siffroy ? » Pas de Siffroy ! On apprit que Siffroy était descendu chez Castarini depuis la veille pour essayer les ailes et s’exercer.

Tranquille comme si de rien n’était, Castarini fumait sa pipe à sa fenêtre.

Il se fit peu d’affaires à cette foire-là ; légumes, paniers d’œufs, sacs de blé restèrent à l’abandon. Hommes et femmes, tout le monde attendait sous la fenêtre de Castarini.

A midi sonnant, Castarini éteignit sa pipe. Un instant après, il apparaissait sur la porte, tenant par la main Siffroy (d’Antonaves), rouge d’orgueil et décoré d’une immense paire d’ailes. Quatre mètres d’ailes pour deux écus, tout en papier d’argent et d’or ! Castarini évidemment en était du sien, Castarini avait bien fait les choses !

Aussi quelle joie quand, sur le vieil orme étêté dont la fourche formait plate-forme, on vit Siffroy (d’Antonaves) apparaître en costume de chérubin ! Siffroy n’était pas beau naturellement ; représentez-vous-le avec des ailes d’argent et d’or sur sa veste de droguet.

— « Du large, vous autres ! cria Castarini ; et toi, Siffroy, aie bien soin de te lancer au troisième coup… Je compte : une, deux, trois ! » Siffroy gonfla ses ailes, qui battirent au vent et frémirent ; il prit son élan, mais ne se lança point. Tant de têtes d’hommes et de femmes, tant d’yeux levés vers lui, tant de bouches ouvertes l’interloquaient, et puis l’ormeau maintenant, lui semblait haut comme une montagne. — « Recommençons : une, deux… » les ailes retombèrent affaissées, et Siffroy déclara qu’il n’avait pas envie d’aller se noyer dans la mer. A cette réponse, la foule se fâcha et quelques-uns voulurent jeter des pierres. Mais Castarini les arrêta. Castarini était psychologue et avait appris à connaître l’âme chimérique et fantasquement imaginative de Siffroy : — « Il va voler, vous allez voir ! » Puis, de sa voix la plus douce : — « Dis-moi, Siffroy, c’est donc partir qui t’embarrasse ? » — « Oui, c’est partir ; après, cela irait tout seul ! » — « Je vais te donner le moyen, ferme les yeux, remue les ailes, et figure-toi que tu es petit oiseau. » — « Je me le figure, » dit Siffroy. — « Maintenant, attention : je vais t’effaroucher. » Et s’approchant de l’arbre sur la pointe des pieds, Castarini claqua doucement dans ses mains en faisant : pchit ! pchit ! pchit !!! comme pour faire s’envoler une fauvette.

La fauvette… non : Siffroy s’envola ; il tourbillonna un instant dans un nuage d’argent et d’or, tomba par terre et se rompit la jambe droite. Et l’on parle encore dans le pays de ce bon Siffroy (d’Antonaves) qui, perché sur un orme, croyait être petit oiseau.