A deux jours de là, je le vis passer riant, rayonnant, respirant la joie : — « Hé ! Baptistin, arrête-toi ; l’âne va donc mieux ? — Au contraire, mon pauvre monsieur, il est mort ce matin quand le coq chantait ; je viens d’avertir l’écorche-rosses. » Puis il ajouta, l’œil éclairé, la lèvre gourmande : — « Vous savez ? C’est moi qui achève le pot de miel ! »

LE LAPIN DU COUSIN ANSELME.

— Pourtant, quel intérêt…

— Quel intérêt !… Décidément tu n’es pas fort en ces délicates psychologies. Mais, ce qui fait le charme raffiné du mensonge, du vrai mensonge, c’est précisément d’être inutile. Le mensonge trouve en lui-même sa récompense et son plaisir. C’est un lys qui ne file point, une flamme heureuse de briller sans qu’elle éprouve le besoin d’éclairer personne… Quel intérêt ! comme si Anselme, le cousin Anselme, avait obéi à un intérêt quelconque le jour où bénévolement il nous proposa de manger son fameux lapin ! Tu te rappelles bien le lapin d’Anselme ?

A vrai dire, je ne me rappelais pas du tout. Mon interlocuteur est un Méridional du pur Midi, menteur par excès d’imagination et sceptique comme tous les menteurs qui ne croient qu’à leurs propres mensonges. Conteur agréable, d’ailleurs, à cela près que sa pensée allant toujours d’un train de galop, sa parole a peine à la suivre. Il commence une histoire, l’oublie et, soudain la remplace par une autre. Aussi, sans plus m’occuper du sujet de conversation semé en route, je m’apprêtai à écouter l’aventure du cousin Anselme et de son lapin.

— Tu n’as pas l’air de te rappeler ! c’est étonnant… Enfin, peu importe ! Donc, un jour de l’année passée, m’étant, suivant l’habitude des commerçants de chez nous, levé de grand matin pour ne rien vendre, je m’occupais sur le pas de ma porte, avec toi ou avec un autre, à considérer l’air du temps, quand Anselme passa et me demanda : — Comment préférez-vous le lapin ? — Mon Dieu ! répondis-je, en civet, avec beaucoup de serpolet et de thym ; je ne crains même pas d’y ajouter gros comme l’ongle d’écorce d’orange. — Parfait ! cela se trouve bien, je vous cherchais précisément pour vous inviter à en manger un au bastidon…

Un civet au bastidon ! Ces seuls mots m’avaient mis l’eau à la bouche. On est si bien là, loin de sa femme (car au bastidon la femme ne pénètre point, et le plus débonnaire Provençal met à défendre cet asile de paix contre l’invasion du sexe impur une férocité mahométane !), on est si bien là dans l’unique pièce parfumée d’aïoli qui sert à la fois de salle à manger et de cuisine, tandis que les charbons du fourneau où le déjeuner mijote s’obscurcissent et meurent en lançant une dernière bouffée chaude, et qu’au dehors, sur les maigres pins du coteau crient désespérément les cigales grillées. — Et quand le mangerons-nous, ce civet ?… demain ? — Comme vous y allez ! Ne plaisantons pas : j’ai visité hier la lapinière, il y a une mère qui, à mon compte, fera ses petits avant deux jours. La race est précoce ; on peut donc fixer le déjeuner à cinq semaines d’ici. — Va pour cinq semaines !… soupirai-je un peu défrisé.

Ah ! par exemple, pendant ces cinq semaines je n’eus pas le loisir d’oublier le lapin. Anselme, dès le lendemain venait m’en apporter des nouvelles. La femelle avait mis bas : six lapereaux superbes, un surtout, gris de poil avec le nez rose, qui déjà au seul aspect d’un trognon de choux remuait l’oreille comme père et mère. C’est celui-là qu’on mangerait ! Deux jours après ce fut une autre gamme : le mâle, un enragé, dévorait ses enfants par jalousie ; on avait dû le mettre en geôle, sous un panier renversé, avec une grosse pierre dessus ; trois lapereaux avaient péri victimes de ce nouveau Saturne, mais, par un hasard miraculeux, celui à poil gris et à nez rose survivait. La semaine suivante, Anselme me déclara d’un air affligé que trois petits, aussi drus et forts et tétant toujours épuisaient la mère ; il allait en sacrifier deux : cela lui faisait de la peine, mais le dernier aurait la part des autres et profiterait d’autant.

Dès ce moment, l’unique lapin suffit à remplir notre vie : au café, à la promenade, Anselme ne me parlait que de lui, s’attendrissant sur ses grâces enfantines, racontant ses caprices, constatant ses progrès. Plus d’une fois même, à l’heure du départ pour les champs, quand, dans la rue endormie encore, tintent au cou des chèvres et des bourriquets quelques clochettes matinales, Anselme vint cogner à mes vitres, en criant : « Tandis que vous voilà tranquille dans vos draps, moi je vais couper pour notre lapin l’herbe qu’il aime, des seneçons, des liserons… » Et il ajoutait en s’éloignant, pour prouver son zèle : « J’étendrai un moment l’herbe au soleil, parce que les lapins, la rosée les tue. » Dans les brumes de mon sommeil interrompu, ce lapin m’apparaissait gigantesque !

Un matin, le lapin s’échappa. Anselme, tout ému encore, vint chez moi me raconter la chose. A force de courir, il était parvenu à le rattraper.