Enfin Anselme déclara que le lapin se trouverait à point dans huit jours, ce qui mettait la fête un dimanche. En attendant, il allait vivre au régime sec : plus d’herbage, plus de verdure, plus de ces plantes gonflées d’eau qui font aux lapins leur chair fadasse et molle ; rien que des lavandes, des marjolaines ; de temps en temps, mais pas souvent, quelques brindilles de poivre-d’âne, toute une nourriture odorante cueillie exprès par Anselme sur la montagne, car Anselme pour tout au monde n’aurait chargé un autre que lui de ce soin.

Le dimanche arriva. Anselme voulut partir le premier, dès l’aube, pour sacrifier la victime d’un coup sur l’oreille à la façon classique, l’apprêter et la mettre en casserole ; moi, je devais venir après, tout à mon aise, avec deux ou trois amis qui m’aideraient à porter le vin et les autres provisions… Mais écoute la fin de l’histoire !

— Volontiers ; le lapin d’Anselme était-il bon ?

— Hélas ! mon ami, ce rare lapin, si gras, si rond, si bien nourri, parfumé comme une cassolette, ce lapin n’avait jamais existé que dans l’imagination d’Anselme. M’étant levé de très bonne heure ce jour-là, le hasard fit que je surpris Anselme en train d’acheter son lapin chez le marchand de lapins. Anselme ne possédait dans son bastidon, je m’en suis assuré depuis, ni lapinière, ni mère lapine ; et c’est uniquement pour le plaisir qu’un mois durant le brave garçon m’avait menti, ajoutant chaque matin, avec une ingéniosité de poète ou de romancier, un grain nouveau à son chapelet d’innocentes impostures.

— Et tu en conclus ?…

— Tiens, c’est vrai ! où en étions-nous ? Ma foi avec ce lapin, cet Anselme, j’ai un petit peu perdu le fil.

FRUITS DE MER.

Tout à coup mon ami le Capitaine s’écria :

— Je crève de rire… Puis sans remarquer mon air étonné, toujours sérieux comme un pape, il ajouta : — … Je crève de rire quand je vois des huîtres, parce que cela me rappelle la seule fois que nous en mangeâmes, à Antibes. Là-bas les coquillages ne manquent point ; nous avons toutes sortes de fruits de mer : les praires de Toulon, les clovisses, les moules, et les oursins que j’oubliais, les oursins qu’on pince au fond de l’eau, quand ils se promènent, à la pointe d’un roseau fendu. Pour d’huîtres, par exemple, bernique ! De temps en temps les maîtres d’hôtels en font bien venir un panier ou deux de Marennes ou de Cancale, mais celles-là, d’abord les Anglais les accaparent, et puis il ne serait pas agréable de manger au bord de la Méditerranée des choses poussées dans l’Océan.

Et le Capitaine, répondant à l’invisible interlocuteur que tout bon méridional porte en soi, conclut philosophiquement : — Eh, té, on s’en passe de vos huîtres !… Puis il continua après un soupir :