C'est pourquoi, pour ne pas irriter Galfar davantage, Norette m'enjoint, confiante et prudente, de tenir secrets nos projets; et la demande en mariage, qui s'imposait à ma conscience, se trouve, jusqu'à nouvel ordre, ajournée.

—«Mon père est très courageux, dit Norette, ses aventures l'ont démontré. Courageux sur mer! mais, sur terre, il éprouve un tel besoin de calme, une telle horreur de toute action, que je le crois capable, en désirant notre bonheur, de vous refuser ma main et de l'accorder à Galfar, dans l'intérêt de ses digestions et pour la tranquillité de ses pipes.»

En attendant, nos amours vont leur train. Et même, peu à peu, par une pente naturelle, innocentes d'abord, elles sont devenues relativement coupables. Ailleurs, j'eusse résisté à moi-même. Mais ici, où Norette est seule, où je suis seul avec Norette; dans ce côte à côte de chaque jour; sous ce ciel, parmi ces parfums, ce silence, cette solitude; au milieu d'une nature indulgente, encourageante et complice, un instant, de tout cœur, j'ai cru aimer Norette.

Que les citadins me condamnent, Robinson me pardonnerait!

Tous les soirs, une fois la lampe de sa chambre éteinte, c'était le signal! j'allais trouver au jardin Norette qui m'attendait, et nous passions là, en face du clair horizon, des heures délicieuses. Jusqu'au lointain, jusqu'à la mer, les collines se déroulaient vagues et frissonnantes. Les étoiles seules nous voyaient.

D'ordinaire, je me glissais par une petite porte communiquant avec le corridor et le passage d'âne.

Mais maintenant que le passage d'âne est occupé, la nuit presque autant que le jour, par les Piémontais de Galfar, j'ai dû trouver un autre chemin.

Le mur, entourant le jardin, ne monte pas très haut avec son couronnement à balustres; et, dans le rocher presque à pic qui le porte, une fissure se présente, où poussent quelques arbustes rabougris, et tout à fait propice à l'escalade.

C'est par là que je grimpe, jouant du coude et du genou, m'accrochant aux aspérités du calcaire, aux racines nues et résistantes des chênes nains.

Tout en haut, une grosse pierre surplombe, sur laquelle je dois me hisser pour atteindre jusqu'au mur. La manœuvre n'est pas commode; Norette m'y aide quelquefois.