Cette judicieuse remarque eut l’art d’apaiser les deux capitaines; d’autre part, elle dérouta fort nos trois naufragés.
Voyant autour d’eux des sabords et des hublots, des câbles roulés dans les coins, un tronçon de mât qui traversait la salle, des parois exactement vernies, avec des rames, des cartes et des harpons accrochés; respirant partout l’odeur du goudron; admirant la tenue exactement nautique des hôtes du Bigorneau, ils s’étaient crus jusque-là dans l’entre-pont d’un navire que la Providence aurait placé, juste à point pour les recevoir, au-dessous de leur involontaire cabriole. Mais quel étrange navire qu’un navire où tout le monde est capitaine, et qui navigue ainsi au travers des figues de Barbarie, des aloès et des cactus!
III
QUELQUES RÉCITS DE VOYAGE
Les trois naufragés n’eurent pas le temps de pénétrer ce mystère, non plus que celui du port d’Antibes subitement rétréci.
La bouillabaisse arrivait, fumante, et servie dans une de ces énormes nacres que les pêcheurs des mers latines emploient en guise de plats. Une vapeur safranée envahit la salle, laissant deviner, plutôt que voir, les morceaux blancs des langoustes et les morceaux plus bruns des rascasses sur les tranches de pain spongieuses et tout imbibées d’un jus couleur d’or.
Devant chaque convive furent placées des assiettes primitives en écorce de chêne-liége, toujours à la mode des pêcheurs latins, et le romancier, qui nota la chose pour son roman, fit remarquer avec sagacité que c’était là un excellent système, vu qu’en cas de naufrage on pouvait se sauver sur la vaisselle.
—Ouvrez le feu, messieurs les naufragés, et faites comme à votre bord.
La recommandation était inutile.
—Vous, Escragnol, méfiez-vous de la langouste, mauvais pour la goutte, ça pique aux jambes.
—Mauvais pour la goutte et bon pour l’amour, interrompit le galant capitaine Varangod.