—Capitaine Varangod, méfiez-vous de l’amour!

Mais, en face d’une langouste, Escragnol et Varangod étaient inaccessibles à la crainte.

Le capitaine Barbe, toute querelle oubliée, piochait la bouillabaisse comme si elle eût été exclusivement composée d’oursins; et le capitaine Arluc, comme si personne n’eût jamais songé à introduire des oursins dans la bouillabaisse.

Lancelevée semblait communiquer à la table entière quelque chose de son affectueux appétit.

—Ah! quand j’avais de l’énergie, soupirait-il à chaque assiettée, j’aurais mangé en un repas quinze bouillabaisses pareilles; mais je n’ai plus d’énergie maintenant! Et, pour mieux prouver sa faiblesse, l’honnête homme donnait des coups de poing formidables qui faisaient tressauter les verres et les bouteilles se heurter.

Saint-Aygous, être bilieux, jetait bien entre-temps aux naufragés certains regards de défiance.

Mais les naufragés avaient mieux à faire qu’à gober au passage les regards bilieux de Saint-Aygous.

Seule la bouillabaisse prédispose déjà qui s’en nourrit à de fortes gasconnades maritimes; elle est pire arrosée de vin de la Gaude, cet amer nectar antibois.

Les trois naufragés mangeaient bien et buvaient sec, aussi quels récits, quelles aventures! Tourmentes et typhons, le Maelstrom et les glaces, poulpes gigantesques et vastes serpents de mer, naufrages et sauvages, tout y passa.

C’étaient pourtant, comme on le verra par la suite de l’histoire, trois simples canotiers de Seine-et-Marne égarés en mer, et, certes! bien reconnaissables à leur chapeau de paille orné d’une corne fantasque que surmontait un petit drapeau. Mais eux-mêmes se faisaient illusion en mentant, et les six capitaines ne demandaient pas mieux que de les croire.