Puis de jolis noms: l’Ilette, la Gravette, diminutifs bien choisis pour une petite ville qui ne rougit pas d’être petite ville; et partout quelque chose d’aimable et d’intime rendu plus intime encore par le contraste du ciel profond, de la grande mer, des Alpes immenses et de Nice dont on aperçoit là-bas, visible dans une brume d’argent, entre les Alpes et la mer, la longue ligne de maisons blanches.

VI
LA MÉDITERRANÉE EST-ELLE BLEUE?

S’éloigner d’Antibes n’est pas facile. Le lendemain, quand on eut dégagé le goulet du Bigorneau, remis à flot, sans trop d’avaries, le Singe-Rouge, et qu’après une tournée de tafia des îles il s’agit enfin de partir, Fabien prit à part ses deux camarades, et, se promenant le long de la grève, il leur dit:

—Mes chers amis, voici trois mois que, sur la foi de vos récits, je cours les côtes de Vintimille à l’Esterel, dans l’espoir de voir bleue une fois et de peindre bleue cette Méditerranée que tes romances (pardonne-moi ma franchise, Miravail!) et tes romans (excuse-moi, Trébaste!) prétendent à tort être bleue toujours. Or, je l’ai vue successivement, suivant l’heure du jour, la disposition des nuages, l’état des vagues et du vent: laiteuse et blanche à faire croire qu’une cargaison de Lubin s’y était perdue; métallique et polie comme une plaque de coffre-fort à la banque de Monaco; noire comme si on y avait mis tremper des notaires; verte comme l’absinthe, chatoyante au soleil comme le dos grenu d’un lézard; lumineuse et nacrée comme si toute la nacre de ses coquilles, et toutes les perles de ses huîtres y nageaient dissoutes par le caprice d’une Cléopâtre devenue déesse. Je l’ai vue en or, je l’ai vue en sang, toute de soleil et de corail; je l’ai vue phosphorescente un beau soir... mais jamais je ne l’ai vue bleue!

—C’est pourtant vrai, dit le romancier.

—Absolument vrai! affirma le musicien.

—Je continue, reprit le peintre: Il y a deux jours, Brin-de-Bouleau, ma maîtresse et la vôtre (ne rougissez pas, je savais tout!), donc, Brin-de-Bouleau, il y a deux jours, ouvrant ses grands yeux, puis les refermant, avec cette adorable lenteur qu’elle met à dire des bêtises, déclara qu’à Nice, sur la côte, la mer ne pouvait pas être bleue, vu qu’il tombe trop de choses dedans, tandis qu’elle devait l’être là-bas, vers le large, plus près du ciel. Les paroles de Brin-de-Bouleau sont des ordres. Nous louâmes un petit bateau immédiatement rebaptisé le Singe-Rouge, en l’honneur du héros grec si mal taillé qui orne sa proue. Bon vent, pas de lame... on part à la découverte de l’azur!

Brin-de-Bouleau était ravie, faisant sur tout mille questions enfantines: si la mer a partout des bords, et comment s’arrangent les poissons pour n’avoir pas soif, puisqu’ils vivent dans l’eau salée? Mais, vers midi, la houle survint et la fête se gâta. Saint-Honorat était en vue; il fallut y débarquer Brin-de-Bouleau, qui pleura et fit une scène, nous rendant tous les trois responsables de son mal de mer, appelant notre promenade une amère plaisanterie, et déclarant qu’elle entendait ne retourner à Nice que par terre. Après avoir vainement essayé de faire comprendre à Brin-de-Bouleau ce que c’est qu’une île, nous nous résignâmes. Et maintenant nous voilà réduits à coloniser ce rocher désert, jusqu’à ce que Brin-de-Bouleau ait oublié son mal de mer ou qu’un isthme pousse à notre île comme une queue à une grenouille.

—C’est amusant, Saint-Honorat, dit le musicien.

—Oui! pour dormir toute la journée dans les myrtes sous prétexte de contre-point.