IX
PARFUMS ET FLEURS
Fabien et Cyprienne semblaient heureux.
Ebauché avec le portrait, leur innocent roman d’amour, en même temps que lui, prenait figure. Choses et gens, tout souriait dans le Bigorneau. Seul Saint-Aygous ne souriait pas; Saint-Aygous grommelait tout bas de ce qu’il appelait un tas de micmacs, et faisait de plus en plus froide mine.
Simple nuage dans un ciel pur! mais sur les côtes qu’habitent nos héros, un nuage gros comme une orange apporte souvent le mistral.
Ce Saint-Aygous (le petit Saint-Aygous, comme on disait entre amis) n’était pas précisément capitaine, ou plutôt, s’il l’était, il devait l’être de naissance, n’ayant, au su de personne, jamais servi. Seulement, il s’était fait, dès le collége, l’habitué fidèle du café où la cité antiboise réunit chaque soir sa colonie de vieux guerriers; bien reçu d’eux à cause de sa naïve admiration, il avait fini, vers trente ans, par se croire vieux guerrier lui-même. On le laissa croire.
Ravi de tant d’honneur, à trente ans, il traînait la jambe; à trente-cinq, il avait la goutte; à quarante, âge où le trouve ce récit, vous auriez pu l’entendre se plaindre d’anciennes blessures.
Conduit par son étoile, Saint-Aygous s’était trouvé là le jour où Lancelevée et quatre capitaines parlaient de fonder le cercle nautique. Un sixième manquait, Saint-Aygous s’offrit, on l’accepta, et Saint-Aygous fut depuis, dans Antibes, capitaine pour tout de bon.
A part les campagnes qu’il n’avait pas faites et les blessures qu’il n’avait pas reçues, rien ne le distinguait des autres capitaines. Ses revenus eux-mêmes n’étaient pas des revenus et semblaient plutôt, grâce à leur fixité, une pension de retraite que le sol et le soleil antibois lui auraient payée tous les semestres.
Saint-Aygous n’était pas précisément rentier. Il n’exerçait aucune des paisibles industries que ses concitoyens exercent. Il n’avait pas de moulin à huile, il ne salait pas d’olives, il ne séchait pas de figues, il ne menuisait pas des cannes avec la palme des dattiers, il ne distillait pas la liqueur locale en macérant au soleil des baies de myrte dans de la vieille eau-de-vie, il ne combinait pas cette exquise saumure noire, le pey-sala, bouillie d’imperceptibles petits poissons triturés, qui jadis, sous le nom de garum, faisait se pourlécher les babines romaines, il ne pressurait pas les tomates comme fabricant de jus de tomates, ni les étrangers comme propriétaire de villas...
Saint-Aygous, pour fortune, possédait, au quartier de la Badine, un tout petit clos précédé d’un tout petit pavillon.