—Et que faites-vous, monsieur Jean-des-Figues? me demandait maître Cabridens.

—Je fais des vers, répondais-je en baissant les yeux.

—Des vers? c’est un agréable passe-temps; moi, je joue quelquefois de la flûte. Mais il vous faudra choisir une carrière, on se doit à la société...

Je fis hommage de la pièce à maître Cabridens; mademoiselle Reine me remercia d’un sourire. Et quand je m’en allai, maître Cabridens m’accompagnant:—Nous partons pour Palestine dans quelques jours, à cause des vers à soie. Venez donc nous surprendre, un de ces lundis, nous dînerons et, je vous ferai part, au dessert, du mémoire que je vais écrire touchant notre pièce... J’en tiens déjà le plan... Eh! eh!... c’est toute notre histoire à refaire. Tant pis pour La Plane!... Allons, à revoir, monsieur Jean-des-Figues!

Du haut du ciel, cousin Mitre se frottait les mains.

VIII
PALESTINE ET MAYGREMINE

Mars était venu, et, de la montagne à la plaine, la terre s’éveillait de son long sommeil. Ni fleurs ni feuilles encore, sauf quelques violettes dans l’herbe, et sur la lisière des bois l’ellébore dressant sa tige bizarre et sa fleur de la même couleur soufrée. Mais la séve gonflait les troncs, l’herbe humide se relevait au soleil nouveau, et, dans les bois, les sources et les ruisselets emportaient en hâte les feuilles tombées, comme pour faire disparaître les dernières traces de l’hiver. Quelques rares oiseaux se hasardaient à chanter, la brise semblait souffler plus douce; et, comme on devine la femme aimée au seul parfum de ses cheveux, au seul bruit de son pas connu, on sentait le printemps venir, sans le voir encore.

Maître Cabridens s’était, depuis un mois, transporté à sa campagne de Palestine, ou plutôt de Maygremine, comme les paysans l’appelaient malgré le propriétaire, ne voulant pas donner à la maison neuve plantée ainsi qu’une auberge dans la poussière de la grande route, le même nom qu’aux ruines du galant château niché au revers de la colline entre les roses et les oliviers.

Maygremine n’est guère qu’à cinq kilomètres de la ville, une promenade pour des jambes de montagnard! et, peu à peu, j’avais pris l’habitude d’y passer une heure ou deux tous les jours, en compagnie. J’arrivais dans l’après-midi, nous causions modes et grand monde avec madame, musique ou poésie avec mademoiselle Reine, maître Cabridens me lisait ses travaux, et quelquefois,—on se rappelait, sacrebleu! quoique notaire, d’avoir fait son droit dans la ville du roi René!—quelquefois, il me menait au fond du jardin, près de la fontaine, et me montrant deux verres d’absinthe en train de se préparer tout seuls, depuis une heure, sous deux fils de mousse d’où tombait lentement et à intervalles réguliers une perle d’eau glacée: «Y a-t-il rien de comparable à la simple nature?» s’écriait le gros homme avec un fin sourire de roué. Puis, le soir venu, je reprenais le chemin de Canteperdrix.

D’ordinaire la famille Cabridens m’accompagnait un bout de chemin. Les promenades délicieuses en cette saison! Laissant la grande route pleine d’importuns et de poussière, nous prenions par un petit sentier parallèle qui s’en allait à mi-côte, entre les champs et les bois. La mousse y faisait un tapis que trouaient çà et là d’énormes rochers gris, presque bleus, enfoncés par un coin dans la terre et que l’on aurait craint de voir repartir et rouler, si l’œil n’eût été rassuré par les mille nœuds de plantes grimpantes qui les enchaînaient, lierre, vignemale et lambrusques, ou par quelque vigoureux chêneau, tordu comme un olivier, et qui, poussant au ras des roches, avait l’air de s’être incrusté dedans. Le sol, au-dessous de la terre végétale, n’était qu’un amas de cailloux roulés et collés ensemble par un ciment naturel. Les paysans appellent ce genre de roche marras ou nougat, maître Cabridens disait pudding, il faut croire que c’est là le nom scientifique. Aux endroits où le pudding apparaissait, on eût dit des restes de vieille maçonnerie.