Toute cette côte était pleine de sources, ce qui explique une fraîcheur de végétation fort extraordinaire dans nos pays brûlés. Les propriétaires des riches campagnes du bas avaient, de temps immémorial, fait chercher de l’eau en cet endroit, et par ces fouilles successives, le pudding se trouvait être partout suintant et troué comme une éponge. Partout de longs couloirs, des galeries souterraines aux entrées noires presque obstruées par les longues mousses et le feuillage découpé des capillaires, s’en allaient, au plus creux du rocher, recueillir les moindres gouttes, les moindres filets d’eau, qui sortaient de là réunis en sources claires pour retomber, dix pas plus loin, avec un bruit mélancolique, dans de grands réservoirs carrés, vieux de cent ans, tout encombrés de tuf, où l’eau s’amassait froide et profonde, en attendant qu’on la laissât se précipiter librement sur les prés coupés de peupliers qui s’étendaient au-dessous. Partout des ruines d’anciens travaux hydrauliques, serves, conduits crevés et aqueducs; partout de la mousse, des concrétions bizarres, partout de l’eau courant sur les cailloux avec un joli chant de nymphe joyeuse, ou se traînant invisible dans l’herbe avec l’imperceptible bruit de soie que ferait la robe verte d’une fée.

Cette abondance de sources et cette continuelle fraîcheur attiraient là quantité d’oiseaux, qui, le matin, avant le soleil levé, à l’heure où les oiseaux boivent, remplissaient tout l’endroit de chansons et de bruits d’ailes. Et même au moment du jour où nous le traversions, la tranquillité n’y régnait guère: c’était un buisson frémissant tout à coup au vol précipité du merle, le cri de la mésange bleue, le vol inquiet de deux tourterelles attardées, ou quelque oiseau de nuit sorti de son trou au crépuscule, et qui coupait le sentier d’un arbre à l’autre, sur ses ailes de velours.

Nous allions ainsi causant de mille choses, mais pour mon compte silencieux le plus que je pouvais, tant il y avait de plaisir à écouter les caresses du vent dans le voile et le manteau de mademoiselle Reine! nous allions ainsi jusqu’à un kilomètre de la campagne.

Une rainette chantait toujours à cette heure-là dans la mousse et les prêles d’un vivier abandonné, et quand nous approchions, au bruit de nos pas sur l’herbe, elle sautait à l’eau, peureusement. On restait assis quelques instants sur la muraille du vivier, puis on se souhaitait le bonsoir. M. et madame Cabridens se donnaient le bras en s’en retournant; la robe claire de Reine disparaissait à travers les arbres, et quand le vent ne m’apportait plus le bruit de son pas, j’entendais alors de nouveau la voix mélancolique de la rainette qui recommençait à chanter.

—Et voilà toutes vos amours?—Non pas, certes! Nous avions pris, Reine et moi, notre passion au sérieux. Cela nous coûtait beaucoup de peine.

Tout le répertoire du cousin Mitre y passa: on m’écrivit des lettres brûlantes; j’eus une malle, moi aussi, où je fourrai pêle-mêle des gants usés, des portraits et des pantoufles; cette chère Reine se compromettait à plaisir, elle ne me refusait rien.

Ne nous donnions-nous pas des rendez-vous, la nuit, près du vivier! Innocents rendez-vous où la grenouille avait son rôle, car la plupart du temps, ne sachant que faire après avoir contemplé les étoiles, nous nous amusions à lui jeter des cailloux.—Si le monde savait!... disait Reine qui se croyait fort coupable.

Vous riez?

Moi, je n’ai pas la moindre envie de rire, je le jure, quand je songe à tous les malheurs où cette fantasque idée d’aimer avant l’heure me jeta.

Quel besoin me piquait d’ouvrir ainsi la malle du cousin Mitre?