Les explications ne pouvaient être longues, ni long le séjour sur cet îlot tragique et désolé. Tout espoir de retrouver Fabien n’était pas perdu. Cyprienne, tandis qu’elle ramait vers la Fournigue, avait cru voir une barque montée par trois hommes s’en éloigner, et Trébaste, guidé par son flair de romancier, releva sur le sable, à côté d’une empreinte de bottines, l’empreinte toute fraîche d’une double paire de pieds nus. On amarra donc la petite barque à l’arrière du Singe-Rouge, et Cyprienne en larmes, Trébaste et Miravail bourrelés de remords, se rembarquèrent silencieusement pour cette île Saint-Honorat où de nouvelles surprises les attendaient.

—Fabien!... Fabien!... là-bas, dans cette crique!... s’écria tout à coup Cyprienne en montrant l’île, puis elle ajouta avec une entière mélancolie:

—L’ingrat!... le perfide! il est déjà aux genoux de mademoiselle Brin-de-Bouleau!

En effet, au fond d’une crique ensoleillée, dans le cadre en or clair des tamaris et des fenouils, un homme se détachait, à genoux devant une femme. La femme était bien mademoiselle Brin-de-Bouleau, mais l’homme, ce n’était pas Fabien.

L’homme était Saint-Aygous! et voyez comme les choses s’arrangent:

Brin-de-Bouleau, princesse des îles, venait de s’apercevoir qu’elle s’ennuyait. Régner l’avait amusée d’abord, mais ne régner que sur un musicien et un romancier devient à la longue monotone. Et puis le soir, du haut des rochers, son domaine, Brin-de-Bouleau voyait, aux deux bouts de l’horizon, étinceler, par-dessus la mer, les mille becs de gaz de Cannes et de Nice. Elle rêvait alors, pauvre petite Parisienne exilée, elle rêvait de cafés, de théâtres, de magasins illuminés, de promenades flamboyantes, et cela lui mettait un certain vague à l’âme. Que de fois, sans le mal de mer, elle serait partie! Mais la crainte du mal de mer la retenait. Pourtant, malgré les affirmations du musicien et du romancier, Brin-de-Bouleau ne concevait guère qu’une île ne touchât pas par un bout, si petit qu’il fût, à la terre ferme:

—«Trébaste et Miravail contaient des farces, on devait toujours pouvoir s’en aller d’une île à pied sec.»

Possédée de son idée fixe, Brin-de-Bouleau, ce matin-là précisément, était sortie seule de très-bonne heure, pour mettre à exécution un projet qu’elle avait combiné pendant la nuit. Projet simple et qui consistait en ceci:—Faire à pied tout le tour de l’île, tandis que le romancier et le musicien seraient en mer; trouver le passage, et, le passage une fois trouvé, rappeler Fabien de son lieu d’exil, lui pardonner, et partir avec lui pour un endroit où l’on s’amuse.

Toute réjouie de cet espoir, Brin-de-Bouleau s’en allait, en grand costume comme toujours, ses cheveux blonds à l’air et l’ourlet de sa robe traînant le long des grèves, quand tout à coup, au tournant de la pointe où les corailleurs avaient débarqué, elle aperçut Saint-Aygous dans sa pose désespérée.

—Un homme! s’écria-t-elle toute surprise.