—Une cocotte! soupira Saint-Aygous délicieusement ému.
Car Saint-Aygous avait vu souvent sur la route qui va de Cannes à Nice, rouler, dans les petits paniers surmontés d’un parasol à franges qui sont les fiacres de là-bas, des demoiselles en tout point pareilles à Brin-de-Bouleau, et leur mignonne tournure, leurs petites têtes frisées tenaient dans ses rêves plus de place qu’il n’aurait convenu.
En rencontrer une dans ce lieu désert, pouvoir lui parler, la voir sourire, jugez de la joie et de l’enivrement! Surexcité par les émotions de la nuit, énervé par le jeûne, grisé de l’odeur pénétrante des grands fenouils qu’agitait la brise marine, Saint-Aygous oublia d’un coup Antibes et les courses, la Castagnore et mademoiselle Cyprienne, Saint-Aygous aima Brin-de-Bouleau tout de suite; Brin-de-Bouleau, de son côté, se sentit touchée par les grandes manières de Saint-Aygous, et quand le Singe-Rouge aborda, les deux pirates et Cyprienne stupéfaits purent entendre cet homme grave qui, les genoux dans le sable humide, promettait à Brin-de-Bouleau de la conduire à terre sans mal de mer, et lui offrait, en échange d’un peu d’amour, son cœur, sa main, ses cent dix orangers et le petit pavillon de la Badine.
XVIII
DÉCIDÉMENT LA MÉDITERRANÉE EST BLEUE
Cependant, de l’autre côté du cap, l’heure des courses approchant, les Antibois sortaient de leurs remparts et arrivaient par groupes à l’îlette, désireux de voir le départ des coureurs, mais surtout impatients d’assister au lancement solennel de la Castagnore et d’admirer les manœuvres savantes des six capitaines qui la monteraient.
Bourgeois et patrons de barque, dames de la ville en toilette, paysannes paraissant plus brunes sous le blanc éclatant de leur chapeau niçois, tout Antibes se pressait autour du petit port. Le soleil, un soleil superbe! promenait capricieusement ses rayons du bonnet flottant des artisanes au plastron écarlate des servantes Brigasques. Quelle joie, coquin de sort! et quelle foule. Tant de monde surchargeait l’îlette, que l’îlette, s’il elle eût été bateau, aurait coulé à fond ce jour-là.
Pas un nuage au ciel, et juste ce qu’il fallait de brise.
Les pavillons luisaient, les voiles frissonnaient par toute la baie; et le tambour de la ville battait, battait l’appel des courses dans le bateau de la Prud’homie. Les voiliers couraient de-çà, de-là, essayant des bordées. Les rameurs s’exerçaient aussi, biceps tendus, et nus jusqu’aux hanches, dans leurs barques sans gouvernail. Car le gouvernail n’est pas admis, et l’on doit se diriger à la rame. A l’arrière du bateau, et regardant les rameurs en face, demi-nu comme les autres, un homme est assis. Des bras et du corps il bat la mesure pour que les rames tombent d’accord, il interpelle les rameurs, les encourage, les inspire:—Zou! Jouzé... Zou! Marius... Hardi, les enfants!... et si l’haleine manque, si les poignets mollissent, si le courage vient à faillir, l’homme, sans quitter les rameurs des yeux, sans cesser de marquer la mesure avec la tête et le buste, inonde d’eau de mer, à pleine épuisette, leurs têtes frisées et leurs dos.
Tandis qu’au dehors tout était en joie, tout, à l’intérieur du Bigorneau, était tristesse et désespoir: Saint-Aygous disparu, Cyprienne partie! Comment s’embarquer, comment mettre à l’eau la Castagnore? Escragnol, Arluc, Barbe et Varangod, désespérés eux-mêmes, essayaient en vain de trouver quelques consolations pour l’infortuné Lancelevée également accablé et comme père et comme marin.
—Capitaine, voyons, capitaine!...